La fin des terres : ce monstre en nous
Cinéma

La fin des terres : ce monstre en nous

La fin des terres interroge et laisse la parole à la génération d’après le second référendum pour l’indépendance du Québec de 1995 : ceux qui n’avaient pas l’âge de voter. Dans un style poétique et sans aucune archive, ce premier long-métrage documentaire du jeune Loïc Darses interloque d’une façon singulière.

« À la suite de 2012, mouvement auquel j’ai participé de toutes mes forces, il y a une conscience politique qui s’est cristallisée en moi », nous explique Loïc Darses. « Le désir de faire ce film vient sans doute de là. »

En ouverture de son documentaire, le réalisateur écrit rouge sur noir : « Ce film pourrait être un suspense, mais il n’est pas à propos de son dénouement. »  Darses n’offre pas de réflexion close sur la pensée politique de sa génération; celle-ci demeure ouverte et en dialogue, c’est ce qu’il semble vouloir installer comme dispositif. 

« Cette citation est une référence directe au documentaire-pamphlet des années 70, 24 heures ou plus de Gilles Groulx », souligne Darses. « C’est un film qui a beaucoup inspiré ma façon de faire ce documentaire dans le geste. Le film débute par ces paroles : « Ce film est un suspense, car son dénouement dépend de nous tous… »  J’aimais bien la formule à l’horizon des années 70, alors que l’ère était à la libération des peuples, cela formait un idéal de révolution. Nous sommes aujourd’hui bien loin de tout cela, on n’a même plus d’espoir un peu naïf envers l’avenir. »

Ce film est né de l’impulsion de la productrice de l’ONF Colette Loumède et du projet Repêchage, qui visait à aller chercher de jeunes talents de l’école des médias de l’UQAM et les rassembler pour réaliser leur premier long-métrage. Ainsi, Loïc Darses a été jumelé au monteur Philippe Lefebvre et à la directrice de la photographie Charlotte Lacoursière. En cours de tournage est arrivé le directeur photo Louis Turcotte. L’équipe étant complète, il leur fallait maintenant réaliser ce film.

La fin des terres jongle avec les codes du genre et fait la promesse de ne pas utiliser d’archives. C’est une volonté de se ré-approprier le discours politique, on le devine. « Les deux contraintes que je me suis données étaient de ne pas utiliser d’archives ni de têtes parlantes », poursuit Darses. « Pour moi, il était important de faire ce statement, il s’agit ici de changer le discours, mais aussi tenter de changer la forme. Et puis j’avais envie de faire ressortir l’absence de ces images-là de notre bagage. Dès le départ j’enlevais deux outils éprouvés pour raconter une histoire, il fallait donc que les gens qui témoignent dans le film aient une maîtrise du discours et aient un point de vue construit sur le sujet. » 

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La fin des terres – ONF

Le cinéaste privilégie des images de lieux symboliques et importants de l’histoire récente du Québec auxquelles sont collés des extraits d’entrevues avec 17 jeunes hommes et femmes qui ont en commun de ne pas avoir pu voter au second référendum : Jonathan Durand Folco, Jean-François Ruel (alias Yes McCan), Carl Bergeron, Nora Loreto, Mélanie Hotchkiss, Lucia Carballo, Sibel Ataogul, Jade Barshee, Aurélie Lanctôt, Catherine Dorion, Maïtée Labrecque-Saganash, Pierre-Luc Brisson, Simon-Pierre Savard-Tremblay, Alexandre Leduc, Clara L’Heureux-Garcia, Patricia Boushel et Léane Labrèche-Dor. Au total, c’est plus de quarante heures d’entrevues que le réalisateur a dû triturer, monter et démonter. Les entretiens qu’il a réalisés avec ceux-ci ont tous été guidés par un souci de dialogue; aucun questionnaire préalable ne leur avait été acheminé et toutes les discussions étaient guidées par l’instinct et par l’envie d’en découdre sur ces questions d’identité.   

Pour les images, on se promène (souvent en Steadycam) du Centre culturel islamique de Québec aux rives de la Gaspésie, à Manic-5, au petit séminaire de Québec, à Kahnawake, à l’Assemblée nationale, au Centre Vidéotron et dans les rues de Québec et de Montréal. Tous des lieux marqués et qui sont souvent représentés vides à l’écran dans une volonté de nous les redonner ou de se les ré-approprier. La fin des terres va même jusqu’à utiliser le logo du projet de l’exposition Terre des Hommes, projet d’exposition permanente qui prolonge l’exposition universelle de 1967 qui fermera ses portes en 1984. 

La fin des terres - ONF
La fin des terres – ONF

Le film de Darses est segmenté en trois parties : le questionnement, l’impasse et la ré-appropriation. Des parties qui constituent autant de mouvements dans la pensée du réalisateur et de ses invités. À la fin de la deuxième partie et tout au long du film, il y a utilisation d’une technique dénommée data moshing, un processus de déstructuration de l’image. Le moshing vient la flouter à l’écran et lui donner un effet de glitch. La technique, poussée à l’extrême, donne d’intéressants résultats qui créent des formes au sein des images, transforment le propos et peuvent même le renforcer.

« C’est en sortant de la projection du film de Simon Beaulieu, Miron, un homme revenu d’en dehors du monde, qui m’avait bouleversé, que j’ai eu la vision de mon documentaire sur l’identité québécoise », avoue Darses. Dans ce documentaire de Beaulieu, on brûle la pellicule dans un effet voulant exprimer la fin de notre histoire, de notre mémoire. Dans le film de Darses, les images glitchent, se déstructurent numériquement, deux façons de voir le monde qui se répondent et se complètent.

PREMIÈRE
Ce samedi 2 mars à 19h
au Cinéplex Odéon Quartier Latin dans le cadre des rendez-vous Québec Cinéma

SORTIE EN SALLE À MONTRÉAL ET QUÉBEC
dès le 12 mars à la Cinémathèque et à partir du 22 mars au Cinéma Moderne et au Cinéma Cartier

TOURNÉE ailleurs au Québec ce printemps.

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