Never Look Away : L'oeuvre sans auteur
Cinéma

Never Look Away : L’oeuvre sans auteur

Après s’être égaré à Hollywood avec l’improbable The Tourist, Florian Henckel von Donnersmarck retrouve la recette qui avait fait son succès avec La vie des autres (Oscar du meilleur film en langue étrangère): exorciser l’histoire de l’Allemagne en faisant s’affronter le pouvoir et un artiste (le célèbre peintre Gerhard Richter en l’occurrence, dont la vie est ici largement romancée). Grande fresque qui s’étire sur 180 minutes, 30 ans et trois régimes politiques, Never Look Away va cependant beaucoup plus loin que son prédécesseur, creusant une question qu’il ne faisait qu’esquisser en 2006: comment échapper au système lorsque vous êtes artiste? Comment trouver sa voie quand tout empêche d’être soi?

Pour y répondre, Donnersmarck va cette fois opter pour un geste ample, presque proustien. Doucement, sans en donner l’air, le réalisateur bâtit son récit en épaisseur, couche temporelle après couche temporelle. L’histoire démarre dans l’Allemagne d’avant-guerre, une Allemagne rongée par le nazisme que le héros arpente encore en culottes courtes. Pour lui, c’est l’époque des premiers émois érotiques, de l’art en germination, mais aussi de la mort qui rôde et frappe sans discernement. Une image s’ancre alors profondément dans sa mémoire d’enfant: celle de médecins nazis lui enlevant son amour de jeunesse, l’arrachant à l’insouciance d’un été lumineux. Le petit garçon mettra 30 ans à reprendre possession de ce temps perdu, c’est-à-dire à le faire entrer en résonance avec tout son être, son art et même avec l’histoire allemande.

Il était pourtant là, ce souvenir, accessible depuis toujours, mais jamais le peintre maintenant adulte n’était jusqu’alors parvenu à le traduire artistiquement. Soit il en était empêché par les canons esthétiques nazis et communistes, soit son esprit s’engluait dans le conformisme d’un certain art contemporain. Assez tardive, la scène de la révélation n’en sera que plus remarquable. Seul face à la toile, le souvenir va involontairement surgir à la surface, faire écho à d’autres événements enfouis, et dessiner le chef-d’oeuvre qui sommeillait en l’artiste sans qu’il le sache. Authentiquement proustienne, cette épiphanie joue un double rôle dans le film: elle est à la fois l’expression d’une vérité artistique (le peintre trouve enfin sa voie) et en même temps d’une forme de vérité historique (le drame intime converge avec celui de l’Histoire). La principale audace du film sera de savoir se contenter de cette résolution équivoque. Au lieu de boucler son mouvement dramatique comme on aurait pu s’y attendre, Donnersmarck choisit d’en condenser tous les enjeux dans cette seule scène. Comme si l’oeuvre seule parvenait à rendre compte de l’Histoire mieux que son récit.

Le problème du film tient en un paradoxe. Récit d’un homme à la recherche de son identité artistique, Never Look Away ne part jamais vraiment en quête de la sienne. Ne dépassant jamais le stade de l’académisme passe-partout, il évoque davantage une série européenne prestigieuse qu’un réel projet de mise en scène. Certains choix laissent même perplexe. Prenez cette décision inexplicable de réduire le bombardement de Dresde (entre 50 000 et 100 000 morts selon les sources) à un pont qui s’effondre et une chambre d’enfant en feu. Pareille métonymie pourrait évidemment avoir ses vertus – à commencer par la pudeur et l’humilité face à l’ampleur du massacre – mais encore faudrait-il jouer sur de puissants relais symboliques ou émotionnels, et ne pas se contenter de quelques plans désincarnés en guise de résumé. Tout le film est hélas à l’avenant, se refusant à prendre en charge ce qu’il raconte, s’appuyant sur sa seule écriture pour raconter son histoire, plaidant la modestie pour masquer sa dramatique fadeur.

L’intention est limpide: à la neutralité artistique revendiquée par le héros, sa quête d’une forme de réalisme photographique, Donnersmarck a voulu répondre, semble-t-il, par une sorte d’anonymat cinématographique. Sauf qu’à force de fuir le style, son film finit par ne plus en avoir du tout, ou plutôt pas celui qui conviendrait. Sa tiédeur formelle et ses chromos mordorés ne sont pas les marques d’une transparence, d’un prosaïsme photographique, ni même d’un anonymat tel que revendiqué par le peintre, mais bien d’une facilité en inadéquation avec la quête d’absolu qui est l’enjeu du film. «Mes tableaux sont sans objet, disait un jour Gerhard Richter. Ils n’ont par conséquent ni contenu, ni signification, ni sens ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi n’ont ni raison d’être, ni fin, ni but. Voilà quel est l’enjeu.» En intitulant son film Werk Ohne Autor, littéralement «l’oeuvre sans auteur», Donnersmarck souhaitait rendre hommage à ce credo. Selon son humeur, on pourra aussi y lire un aveu involontaire.

En salle le 8 mars