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Ca$h Nexu$ : Combien tu m'aimes?
Cinéma

Ca$h Nexu$ : Combien tu m’aimes?

Septième long métrage du Québécois François Delisle, chef de file du cinéma indépendant, Ca$h Nexu$ s’avère aussi fiévreux que son titre est mystérieux.

Concept d’abord développé par le philosophe écossais Thomas Carlyle, puis repris entre autres par Marx et Engels, le cash nexus est l’incarnation même d’un monde où toute connexion humaine est réduite à sa valeur économique. Ici, il est également symbolisé par deux frères que tout semble opposer: Jimmy le toxicomane (Alexandre Castonguay, dont Delisle salue la «force brute») et Nathan le chirurgien (François Papineau, un fonceur qui n’a «pas d’image à préserver»), que le destin réunira malgré eux – à moins que ce ne soit le fantôme de leur mère (Christiane Pasquier, révélée au cinéaste par le théâtre de Denis Marleau)? Entre autres figures de passage auxquelles ils tenteront de s’accrocher, outre leur père ultra rigide (le toujours impeccable Guy Thauvette), se profilent dans l’ombre deux femmes au cœur poreux et à la couenne dure, Angie (la chorégraphe Lara Kramer), la compagne de rue de Jimmy, et Juliette (Evelyne Brochu), la compagne de vie de Nathan.

François Delisle sur le plateau, Fragments Distribution

Portrait sans fard d’une société en faillite, rongée par l’iniquité, Ca$h Nexu$ emprunte son signe de piastre à la culture rap, façon A$AP Rocky (et non L’Empire Bo$$é!), mais se joue surtout des clichés pour mieux les dynamiter. «Par ces personnages archétypaux, je voulais créer une espèce de distanciation», admet le réalisateur du Météore et de Chorus, rencontré au pimpant Cinéma Moderne. «On peut facilement porter un jugement sur le gars qui nous demande 25 sous chaque matin, pour aller se payer sa dose. Et aussi sur le chirurgien au bras d’une belle femme. Cette base-là peut être confrontante, mais elle me permet d’aller plus loin dans le tridimensionnel par la suite, étant donné que je fais le pari de l’humanité sur 2h15!» Construit en chapitres, le récit place les deux frères de chaque côté du miroir, telles les deux faces d’une même médaille, évoquant le mythe – à reconstruire – de Caïn et Abel.

Jusqu’à cette finale qui ne laissera personne indifférent, en rupture nette avec le tableau d’ensemble parfois halluciné, mais presque toujours impitoyable. Après avoir été en dialogue constant avec les compositions anxiogènes et viscérales du Russe Alfred Schnittke, dont «la démarche mystique» est soigneusement réinvestie par le Quatuor Molinari – «comme dans tous mes films, la musique a une voix distincte», de rappeler Delisle –, le silence s’installe pour que surgissent la contemplation, l’introspection ou la spiritualité, allez savoir. Chacun et chacune est libre de s’approprier ce point d’orgue comme il et elle l’entend, même si le cinéaste aime y voir une soif de nouvelles mythologies. Le titre comme cette finale furent d’ailleurs des «phares dans la nuit». «J’ai dû défendre cette fin-là, et c’était non négociable pour moi, même s’il s’agissait plutôt d’une intuition. J’avais envie que le film puisse être autre chose qu’un film. Qu’il puisse nourrir une discussion sur l’imaginaire collectif, par exemple, sur les mythologies à adopter devant le monde qui se dessine. Peut-on se permettre les mêmes automatismes, chaque matin? Où vont-ils nous mener? Faut-il en venir à une révolution? Cette fin était essentielle pour nommer ces questionnements.» Et elle aurait, semble-t-il, jeté les bases d’un cycle créatif de trois longs métrages.

Evelyne Brochu et François Papineau, Fragments Distribution

Mais revenons en arrière. Dans l’antichambre (noire?) de la paix d’esprit, pour ne pas dire le mot honni qu’est devenu le bonheur, les personnages féminins agissent tels des révélateurs de la déroute masculine. «Ce n’est pas un hasard si ces personnages se déploient peu à peu», concède le cinéaste qui, une fois de plus, cumule plusieurs chapeaux, de la production à la direction photo. «Leurs points de vue existent autrement que dans le processus autodestructeur des hommes. Ces voix-là, il faut les écouter. Je ne pense pas qu’avec un hashtag comme #MeToo, et je ne mets rien en bémol, on ait réglé le sort des femmes pour de bon. Au Canada, il y a une femme qui meurt tous les deux jours de violence conjugale; c’est très symbolique.» Mais il y a symbole plus souterrain encore, de la condition féminine à l’environnement. «Il y a un mouvement qui compare les violences envers les femmes à celles que l’on inflige à la Terre. Dans cette optique-là, la Terre est silencieuse, mais elle supporte les affronts de l’homme, et on s’aperçoit que ça ne tourne pas rond, que l’homme en paie le prix. J’ai l’impression que les personnages féminins ressemblent à ça: elles supportent les hommes puis ne les supportent plus, elles les laissent s’effondrer. Comme la mère qui finit par avouer: je t’ai abandonné.»

Alexandre Castonguay, Fragments Distribution

Sans prétendre signer un pamphlet, et encore moins un film à thèse, François Delisle n’en peut plus de l’iniquité qui règne dans nos cités. «Des hommes et femmes qui dorment sur des cartons, qu’on soit à Saint-Germain-des-Prés, à Montréal ou à New York, c’est insupportable! Et si on “supporte” ce déséquilibre, c’est qu’on dénie nos vies. J’avais abordé le déni de la mort dans Chorus, mais là, on dénie la fin du développement infini dans un monde fini, on dénie des chaos présents et prochains, on fait semblant que tout va bien, donc je m’inscris en porte-à-faux avec Ca$h Nexu$, pour être dans l’action. Le cinéma devient secondaire, jusqu’à un certain point. C’est une courroie.» Et si ce film n’existe pas pour être aimé, ses personnages, eux, ne demandent qu’à l’être. «Ah, ce n’est certainement pas un film aimable, souffle Delisle. C’est comme si j’invitais les gens à voir un cauchemar. Mais ce cauchemar, il existe, il est en nous, il nous forme. Alors il faut passer à l’âge adulte, faire face à nos démons. Plus le temps de niaiser! Je n’ai plus le goût de concevoir des objets cinématographiques, pour qu’on les apprécie entre nous. Prenons l’outil qu’est le cinéma et pervertissons-le.» Aux armes, cinéastes!

En salle le 22 mars

*Activités spéciales prévues à la Cinémathèque québécoise, dont une discussion autour de «l’absence d’un imaginaire collectif» qui suivra l’avant-première du 18 mars, avec la participation d’un philosophe, d’une sociologue et d’autres chercheurs.