Ma vie avec John F. Donovan : Dolan en demi-teintes
Cinéma

Ma vie avec John F. Donovan : Dolan en demi-teintes

Après son processus de création laborieux et hautement médiatisé, puis son assassinat par la critique anglo-saxonne, The Death and Life of John F. Donovan est finalement présenté au public…. but only in France. VOIR s’est rendu à Paris pour vous livrer son point de vue (mitigé, mais bienveillant) sur le premier film en anglais du prodige québécois Xavier Dolan.

Ma vie avec John F. Donovan est-il, comme l’a sentencieusement affirmé la critique anglo-saxonne, un film raté? Ou est-ce, comme l’a écrit une partie de la critique française, un film savoureusement lyrique? En bon Québécois, juché quelque part au croisement de ces deux mondes, nous répondrons que c’est un bon film dopé aux grandes émotions, malgré un scénario effectivement alambiqué.

 

Trop de récits tuent le récit

Il manque au scénario de Dolan, coécrit avec Jacob Tierney, une finesse dans le croisement des récits, lesquels s’additionnent sans toujours se faire écho. Ou sans atteindre le paroxysme de sens que ce genre de narrativité multiple pourrait entraîner.

Voyez, il y a d’abord l’histoire du petit Rupert (Jacob Tremblay) qui entretient une correspondance secrète avec un acteur hollywoodien au regard ténébreux (Kit Harington). Il y a le récit de ce John F. Donovan, empêtré dans le mensonge et dans les artifices hollywoodiens, luttant contre son identité homosexuelle dans un monde clinquant qui n’en veut guère. Il y a, en parallèle, l’histoire de relations mères-fils conflictuelles et passionnelles (un motif dolanien s’il en est un), dans laquelle bataillent la mère de Rupert (Natalie Portman) et celle de John (Susan Sarandon).

Jacob Tremblay (Courtoisie: Les films Séville)

Le film s’encombre aussi d’un autre microrécit, celui d’une journaliste internationale (Thandie Newton) recueillant les confidences de Rupert adulte (Ben Schnetzer) et posant son regard de fiel sur ce qu’elle considère comme du badinage de riche homme blanc privilégié. Ce dernier personnage, par ailleurs caricatural au possible, semble plaqué là pour faire œuvre utile dans une époque de rayonnement de la gauche intersectionnelle. Peut-être l’une des victimes des coupures drastiques au montage. Passons.

Pour enchevêtrer ces ambitieuses trames narratives sans simplement les esquisser, et surtout en sachant faire émerger le sens de cette polyphonie, il fallait un doigté qui manque à ce scénario elliptique. Collé à ses personnages sans pourtant atteindre leur vérité, et multipliant par ailleurs abusivement les gros plans sur leurs visages, Dolan manque de distance critique et semble avoir perdu sa patte de tragédien, n’atteignant pas le regard de biais qui aurait su lier ces personnages dans une signification poétique qui les dépasse. On y cherche aussi en vain la perspective politique dont le cinéaste sait parfois faire usage, comme dans Mommy, qui était un film aussi brillamment intimiste que social.

Dolan critique par exemple Hollywood de manière bien fade, à travers le récit de John F. Donovan cachant son homosexualité pour éviter de perdre un rôle convoité. Dans ce scénario trop centré sur l’homme et pas assez sur son environnement, d’ailleurs observé d’un œil trop peu incisif, on peine à identifier les vicissitudes hollywoodiennes que le film tente de dénoncer.

 

Toujours grand maître de l’émotion

Mais ne boudons pas notre plaisir. Même dans une mégaproduction au budget de 35 millions de dollars, nécessairement plus conventionnelle et moins stylisée que sa filmographie antérieure, Dolan réussit à traduire les grandes émotions à sa façon et à raconter la vie par secousses passionnelles auxquelles nul ne restera de marbre. Il a cette manière de courtiser l’excès sans sombrer dans le pathos, de sublimer la colère ou le désespoir avec le regard du juste, suscitant une authentique empathie plutôt que la complaisance ou la commisération.

Natalie Portman (Crédit: Shayne Laverdière)

Cette intelligence émotive, particulièrement à l’œuvre dans les scènes mères-fils, rappelle évidemment J’ai tué ma mère ou Mommy. Toujours sur le fil du rasoir, à un doigt de la confrontation explosive comme de la vigoureuse démonstration d’amour filial, les fils et les mères s’aiment et se détestent tour à tour, sans demi-mesures. Voilà qui donne lieu, à nouveau, à de grandes scènes de cinéma. Dans la filmographie de Dolan, les désormais mythiques scènes maternelles d’Anne Dorval sont aujourd’hui bonifiées par celles de Susan Sarandon et Natalie Portman.

The Death and Life of John F. Donovan est aussi un touchant film sur l’enfance et ses rêves assassinés par une société conformiste. Le petit Rupert, heureusement, ne laissera ni les quolibets de ses compagnons de classe, ni le scepticisme des adultes, entraver sa correspondance avec un acteur chéri.

Nul besoin de s’épancher au sujet du casting exceptionnel de ce film, qui s’avère sans surprises à la hauteur des attentes. Par vil chauvinisme, on aurait évidemment apprécié voir évoluer quelques grands acteurs québécois aux côtés de Susan Sarandon ou de Kathy Bates. Mais, de l’autre côté de la caméra, le long métrage est bel et bien québécois, notamment par sa photographie signée par le fidèle André Turpin. Mention spéciale, tout de même, au comédien Pierre-Luc Lafontaine pour une apparition courte mais remarquée.