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Ville Neuve : Espoirs et chagrins
Cinéma

Ville Neuve : Espoirs et chagrins

À une époque où l’indépendance du Québec avait le même poids dans les discussions que les changements climatiques aujourd’hui, il n’était pas rare d’entendre le sujet comparé à un divorce; certains plaidaient la réconciliation à travers la communication, alors que d’autres imploraient l’émancipation. Avec Ville Neuve, son deuxième long métrage (après le documentaire Transatlantique (2014)), Félix Dufour-Laperrière utilise ce rapprochement pour explorer, avec l’animation, de quel matériau sont faites les grandes convictions. Le résultat en est un singulier qui joue habilement avec le symbolique, l’onirique et le poétique.

Alors que le Québec ira bientôt aux urnes pour le référendum de 1995, Joseph (Robert Lalonde) tente de fuir Montréal et un alcoolisme qui finira par le détruire. Pour ce faire, il retournera en Gaspésie dans la maison qu’il a autrefois habitée avec sa femme Emma (Johanne Marie Tremblay) et son bébé, bien avant que ceux-ci ne le quittent. Une époque heureuse qu’il chérit, vierge de déceptions. Dans le but de tourner la page sur la douleur qui le submerge, il invitera Emma à le rejoindre pour tenter de reconstruire du neuf sur la base d’un bonheur passé. Le spectateur devient alors témoin de cette tentative de réapprivoisement, par un couple qui porte à la fois les blessures infligées par leurs promesses amoureuses bafouées et les espoirs brisés du référendum de 1980. En associant ainsi projet collectif et désir individuel, le réalisateur insiste sur la soif d’absolu qui anime l’humanité et le chagrin de la voir inassouvie.

Dessiné à l’encre sur papier, travail qui a duré près de quatre ans, le film présente une variété de traits et de textures, oscillant entre le blanc, le noir et le gris. Cette composition émouvante témoigne de l’univers délicat et intime du cinéaste. Les silences en disent autant que les dialogues, les espaces blancs de certains plans épurés sont aussi chargés que les images. À cela s’ajoute la musique intelligente de Jean L’Appeau qui s’harmonise parfaitement avec le rythme du dessin.

Librement inspiré d’une nouvelle de Raymond Carver, Dufour-Laperrière (qui signe également le scénario) prend tout de même une certaine distance avec le matériel qui l’a inspiré. On y retrouvera cependant les thèmes chers de l’auteur américain: la mélancolie, le sentiment d’impuissance devant la fatalité, la colère devant l’inaltérable. Certains personnages désespèrent de voir leurs vies incapables de se mesurer à la grandeur de leurs convictions, alors que d’autres y voient la possibilité de faire entrer la lumière pour alimenter leurs grandes espérances. On y retrouvera également certaines des couleurs de Tarkovski qui donnent à l’œuvre une aura de sacré, juxtaposée à un minimalisme introspectif.

Si l’aspect lyrique des dialogues pourraient rebuter ceux qui sont amateurs de réalisme, c’est également ce qui fait la beauté de Ville Neuve. Le film fait l’effet d’un long poème qu’il faut contempler. Une fois la singularité de l’objet embrassée, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur nous a dessiné un morceau de son âme.

En salle le 12 avril

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