Avengers : Phase finale : Ultime mise en abyme
Cinéma

Avengers : Phase finale : Ultime mise en abyme

Faut-il aller voir Avengers: Phase finale? Au fond, la question est sans importance. Ce titan est symptomatique de ces films dont la qualité est devenue secondaire à leur appréciation, dont la seule existence justifie d’y jeter un oeil: ce qui compte avant tout, c’est la façon de le regarder. Et puis, de bien des manières, votre avis sur le film est déjà fait parce que vous l’avez déjà vu. Vingt et une fois pour être précis. Vingt comme le nombre de films anonymes, interchangeables, répétitifs, qui forment ensemble ce gigantesque puzzle qu’on nomme l’Univers Cinématographique Marvel (MCU pour les intimes). Vingt et un comme le nombre d’opus de cette saga de superhéros dont le principal trait de caractère aura été de ne jamais en avoir vraiment. Vingt-deuxième et dernière pièce en date, Avengers: Phase finale ne marque donc pas tant l’apothéose d’une saga, que celle du plus gigantesque plan marketing de l’Histoire du cinéma. L’aboutissement d’une stratégie de saturation médiatique qui aura duré 10 ans. Trop c’est trop? Pour une fois, non: car la grandeur de ce point final, sa beauté paradoxale, réside justement dans cet enflement qu’il va assumer jusqu’au bout.

En concluant sur la défaite des Avengers, la victoire écrasante de Thanos et la mort de la moitié de l’humanité, Avengers: La Guerre de l’infini (2018) nous avait laissés avec un goût de poussière dans la bouche. C’est la même amertume, la même dépression ouatée qui ouvre ce chapitre final. Le temps d’une scène métonymique – peut-être la plus belle de tout le MCU -, les réalisateurs sont parvenus à capturer l’essence du massacre silencieux qui vient d’avoir lieu. Poignant. La moitié de l’humanité réduite en cendres, ne reste à l’autre moitié que des larmes pour panser ses plaies et sa résilience pour avancer vaille que vaille. Après une tentative avortée de renverser la situation, les Avengers ruminent leur échec, se noient dans l’alcool, ou tentent simplement de passer à autre chose, de construire du neuf sur les décombres. Mais le retour inattendu d’un personnage va complètement changer la donne en proposant l’impensable…

On ne vous dira rien de l’artifice scénaristique utilisé (et usé jusqu’à la corde), encore moins des innombrables rebondissements qui émaillent ces trois heures alambiquées. L’essentiel n’est pas là. L’essentiel, c’est la manière dont cette astuce permet aux frères réalisateurs Anthony et Joe Russo de faire écho à ce qu’incarnent Avengers et ses satellites: le symptôme d’une maladie. Avec ses 22 films produits en 10 ans, le MCU s’affirme en effet comme le stade terminal du Hollywood contemporain. L’allégorie d’une industrie qui fabrique à la chaîne blockbusters, remakes et suites, d’après une recette qui minimise les risques, maximise le rendement et procède par itération. Respectant à la lettre l’adage «ce qui se ressemble s’assemble», cette saga gigogne n’a eu de cesse de copier/coller ses structures, son humour, ses motifs, ses péripéties, ses personnages, ses non-lieux, comme s’il fallait nous les imbriquer de force dans le crâne. On objectera qu’elle a parfois fait mine de sortir du rang (la puissance comique de Thor Ragnarok, le kaléidoscopique Doctor Strange, l’ambiance pop des Gardiens de la Galaxie…), mais il suffit de jeter un oeil aux 22 équipes de production et d’effets spéciaux, aux monteurs ou aux scénaristes, pour constater qu’il n’en est rien: depuis le départ, sous la férule de l’auteur-producteur Kevin Feige, tout a été fait pour égaliser, étalonner, nous donner cette étrange impression de revivre encore et encore le même film, la même expérience, au point de tout confondre et ne rien retenir.

À notre grande surprise, Avengers: Phase finale entérine et transcende cette autophagie de la plus belle des manières: par la répétition effrénée. Il y a quelque chose du métaremake dans la manière dont les frères Russo décident ici de revisiter et diffracter la mythologie de toute la saga. Comme si le foisonnement de personnages, de lignes narratives et de redondances qui plombait jusqu’alors ces films sans centre convergeait et se superposait enfin en un même point d’orgue. Fatalement, les défauts sont identiques aux opus précédents: l’absence alarmante d’idées de mise en scène (à part la première scène, il n’y en a aucune), l’écriture poussive qui sacrifie de beaux enjeux (le dilemme de Stark surtout), et toujours ce goût douteux pour la palabre mal filmée. Mais ils sont cette fois compensés par des qualités supérieures que n’avaient pas ses prédécesseurs. Enfin érigée en principe d’écriture et de mise en scène, cette manie du clin d’oeil qui pollue la saga depuis ses débuts bascule ici dans une sorte d’humour absurde qui flirte avec le vertige existentiel. Même chose pour la prolifération de sous-intrigues et l’absence de ligne directrice: cette dispersion des enjeux qui minait hier la narration fonctionne aujourd’hui comme un véritable carburant. Surtout, en s’offrant comme un commentaire des dix dernières années, et par ricochets de toute une industrie, le film déploie un arsenal théorique auquel le MCU ne nous avait pas habitués. Grâce à sa mise en abyme, ce Marvel est le premier à déborder de son cadre étriqué.

Résultat: lorsque le film se referme, sa boucle parfaite nous laisse avec un sentiment inédit, celui que les 21 films qui ont précédé n’ont été filmés que pour servir et justifier celui-ci. Comme si l’oeuvre entière ne valait que pour son commentaire final. Comme si le temps présent n’avait d’intérêt que pour sa répétition future. Film symptôme, l’apothéose du MCU sonne comme la métaphore d’une époque pétrifiée par sa tautologie, condamnée à se revisiter encore et encore, pour le pire et pour le meilleur. À l’image d’un Captain America clamant son désir «d’aller de l’avant», mais choisissant finalement d’enclencher la marche arrière, cet Avengers est la catharsis de son temps: plutôt que d’affronter sereinement la fin, il se retourne sur sa gloire passée et choisit de rejouer une nouvelle partie. Avant, comme c’est de plus en plus probable, de changer carrément les joueurs.

À l’affiche le 26 avril


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