Hail Satan? : Satan n'est pas qui vous croyez
Cinéma

Hail Satan? : Satan n’est pas qui vous croyez

Alors que certains États américains continuent de lier ouvertement gouvernement, loi et religion (chrétienne, évidemment!), les supporteurs du Diable ont décidé de passer à l’offensive. Dans Hail Satan?, nouveau documentaire de Penny Lane, la réalisatrice nous fait rencontrer les membres du Satanic Temple. Qui sont-ils? La réponse vous surprendra.

Pendant qu’au Québec le débat sur les signes religieux perdure, résultant (encore une fois) en des débordements d’un côté de la question comme de l’autre, nos voisins du Sud sont empêtrés dans de tout autres batailles vis-à-vis de la place qu’occupe la religion au sein de leur société. Il peut être difficile, de notre position laïque, de réellement comprendre l’influence de la foi chrétienne au sein de la population américaine. Des baptistes aux born again en passant par les créationnistes et autres télévangélistes, les différents points de vue et confessions issus du christianisme pullulent aux States et résonnent tout autant entre les murs des tribunaux qu’au Sénat et à la Maison-Blanche.

Toutefois, tel un village d’irréductibles Gaulois, un groupe sévit depuis 2013 pour tenter de renverser la vapeur: The Satanic Temple. Rangez vos bibles et votre eau bénite. Malgré leur titre de satanistes, ces gens-là ne vous veulent que du bien et n’ont rien à faire de Dieu ou du Diable. C’est cette dualité entre contenu et contenant qu’a voulu explorer Penny Lane, documentariste américaine, avec son plus récent film, Hail Satan?. «C’est tellement compliqué à expliquer! Ça a été un très gros défi pour moi et mon équipe de dépeindre le mouvement sans tomber dans les stéréotypes. Dès que tu dis “Satan!”, tout le monde pense à des sacrifices de bambins et des rituels trash au nom du Diable, mais les membres du Satanic Temple ne reconnaissent même pas Satan comme une entité; c’est plutôt un symbole de respect de l’autre et de diversité qu’une divinité au sens propre pour eux. J’espère vraiment être parvenue à démontrer ça dans le film.»

Oklahoma, where the wind comes sweepin’

La réalisatrice explique les bases du projet: «Quand j’ai vu que le Satanic Temple militait pour faire ériger une gigantesque statue de Baphomet sur le terrain du Capitole d’Oklahoma en réponse à l’érection d’un monument symbolisant les dix commandements, j’ai trouvé que c’était drôle, ce groupe de gens qui tentaient de faire passer leur point en se déguisant en satanistes pour brasser la cage du citoyen moyen. Mais c’est seulement quelques mois plus tard, en lisant un article plus poussé sur le Satanic Temple, que j’ai compris qu’il y avait un film à faire avec ce groupe.» Le point important que Lane souligne, c’est en fait une des bases de la démocratie laïque: un organe gouvernemental ne devrait pas se ranger derrière une seule religion, et surtout pas ouvertement. Le but du Temple était donc de mettre au défi la législature oklahomaine en ce qui a trait à la pluralité des croyances – partie intégrante de la Constitution américaine – en l’obligeant à installer un monument sataniste aux côtés de celui dépeignant les fameuses tablettes de pierre de Moïse.

crédit : Magnolia Pictures

C’est donc dire que derrière les habits noirs et les pentagrammes, il y a avant tout des gens qui veulent faire changer les choses. Le plus difficile a été pour la réalisatrice de donner voix à leur message malgré toutes les idées préconçues du public vis-à-vis de leur apparence et des symboles satanistes. «C’était hallucinant de me mettre à faire de la recherche sur ce groupe, car ça me mettait au visage tellement d’idées reçues complètement fausses. Ça m’a fait réfléchir sur le plan politique et même philosophique sur de nombreuses positions étatiques et sociales américaines. Même s’ils ont l’air d’être parés pour un show de death métal, ces gens-là sont tout sauf des adorateurs du Diable; c’est en fait des patriotes au sens le plus strict du terme, qui veulent forcer notre gouvernement à respecter les différents points de vue, religieux ou non, qui forment notre nation et qui sont les bases de notre système social.»

crédit : Magnolia Pictures

C’est là où le titre pourrait porter à confusion: bien que le documentaire porte sur le Satanic Temple, il s’agit en fait d’un film politique et non pas d’un film sur la «religion» sataniste et ses membres. «Quand je les ai approchés, ils s’en foutaient pas mal, parce qu’ils pensaient que je voulais faire un film qui tenterait d’humaniser les membres. Les satanistes n’en ont rien à faire de plaire aux autres! Alors ça a pris un peu de travail pour leur faire comprendre que je cherchais vraiment à mettre leur message en lumière, plutôt que leurs personnes. À travers tout ça, je crois qu’on apprend à en découvrir quelques-uns, mais il n’y a jamais de question à la “où es-tu né?”, etc. On a décidé d’aborder ce qui était vraiment important à propos du mouvement: ses combats.»

Traitement-choc

Bien que leurs intentions soient des plus pures (il n’y a qu’à lire les principes fondamentaux du Satanic Temple pour s’en rendre compte), force est d’admettre que leurs méthodes sont spécifiquement faites pour choquer et faire peur aux masses chrétiennes. Le message serait-il alors dilué par l’attitude du messager? «Je crois qu’à mesure que le Satanic Temple obtiendra du succès, sa pertinence diminuera du même coup. Les membres en sont à la fois conscients et satisfaits. C’est du trolling ultime, ce qu’ils font. Mais quand tu as des déambulations chrétiennes quotidiennes devant des cliniques d’avortement et des panneaux d’affichage arborant “GOD HATES FAGS” dans les États du Midwest, c’est nécessaire d’avoir un contrepoids qui est tout aussi frappant dans sa symbologie et ses apparitions. Le côté négatif de ça, c’est que lorsque les gens réaliseront qu’ils sont plutôt emmerdeurs que diaboliques, ils auront peut-être plus de difficulté à faire passer leur message qui est à la fois juste et crucial dans la société américaine moderne.»

crédit : Magnolia Pictures

Mais pour Penny Lane, ce défaut-là est peu important et la validité du mouvement demeure: «Si tu ne prends pas le temps d’écouter quelqu’un à cause de son apparence et de ses croyances, tu es un imbécile. Ces gens-là peuvent bien aller chier. C’est un problème majeur qui ne fait que s’aggraver dans notre pays, où la droite chrétienne chuchote à l’oreille des sénateurs et où les gens s’entre-déchirent pour des histoires écrites dans des livres il y a des milliers d’années. C’est précisément ça, le point des satanistes: toutes les voix qui ont à cœur le bien des autres devraient être entendues, et les choix personnels qui n’ont pas d’impact sur le bien-être des autres devraient être respectés. Je ne sais pas si c’est comme ça chez vous, mais ces concepts fondamentaux sont constamment bafoués ici.»

Bien qu’on ait la chance de ne pas être dans une position aussi critique que les États-Unis, force est d’admettre que ces mots pèsent lourd dans le climat sociopolitique actuel.

Hail Satan? sera en salle
dès le 13 mai au Cinéma du Parc à Montréal
et le 22 mai au Clap à Québec


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