Ne manquez rien avec l’infolettre quotidienne.
Antigone: agir avec son cœur
Cinéma

Antigone: agir avec son cœur

Sophie Deraspe dévoile l’immense talent de Nahéma Ricci dans Antigone, un film qui pourrait très bien se retrouver aux Oscars.

Sophie Deraspe porte dans un coin de son cœur et de sa tête le classique Antigone de Sophocle depuis sa première lecture, dans la jeune vingtaine. Mais c’est seulement quelques années après l’affaire Villanueva (un adolescent de Montréal-Nord a été abattu par des policiers, son frère a eu des démêlés judiciaires) qu’elle a su comment transposer cette tragédie au cinéma.

«Je lisais en ligne les commentaires des gens et ça allait du très violent au soutien envers la famille, explique en entrevue la cinéaste quadragénaire. J’ai eu un flash: et s’il y avait une sœur, Antigone, qui prenait parti pour ce frère qui reste, qui est jugé par tous? Les chœurs vont s’exprimer à travers les médias sociaux.»

Issue d’un clan d’immigrants installés à Montréal, la jeune Antigone (Nahéma Ricci) décide de prendre la place de son frère emprisonné, avec le consentement de sa sœur et de sa grand-mère. Une décision qui expose la dichotomie entre les lois de la société et celles de la justice familiale, soulevant l’importance du sacrifice, de la désobéissance civile, de la solidarité et de l’espoir. Et si c’était en agissant avec son cœur – un sentiment qui pourrait être qualifié de naïf – qu’il était possible de s’extirper du cynisme ambiant et de redevenir humain?

«Tous les idéalistes se sont fait traiter de naïfs, rappelle la créatrice du Profil Amina et Les loups. Mais on ne peut pas enlever aux humains le pouvoir de rêver leur monde différemment. Ce qui est beau et ce qu’on voit – et ça, c’est de toutes les époques et de toutes les révolutions –, c’est que les changements viennent souvent de la jeunesse, parce qu’elle n’a pas d’acquis à protéger.»

L’impact de cette œuvre est décuplé par son héroïne inflexible et charismatique, interprétée par la frêle Nahéma Ricci qui a été trouvée lors d’un casting sauvage, parmi 850 autres personnes. «Antigone a été une des lectures les plus importantes de ma vie, explique la comédienne, qui a été aperçue dans le film Ailleurs de Samuel Matteau. J’ai une très forte connexion avec ce personnage.»

Si son parcours est bien différent de l’adolescente qu’elle incarne, l’actrice née à Montréal de parents immigrants d’origine française et tunisienne rappelle le devoir de représentativité. «Le cinéma est un médium auquel les gens peuvent s’identifier fortement. Et c’est rare que tu as trois personnages principaux qui sont trois femmes d’origine maghrébine.»

Tout est possible

A priori, Antigone ne cadre pas avec les précédents films de son auteure (comme Rechercher Victor Pellerin et Les signes vitaux), qui se situaient plutôt dans le sous-entendu et l’économie de moyens sur le plan de la mise en scène. «Avant, je travaillais dans la subtilité, soutient la réalisatrice. J’appelais à l’intelligence du spectateur, j’avais envie de ne pas donner toutes les clés. Mais là j’avais un désir de générosité. Je veux offrir aux acteurs des scènes où ils vont pouvoir déployer l’émotion. J’ai envie que les choses soient dites, confrontées, pas juste en sourdine.»

Résultat? Un triomphe critique, le prix du meilleur long métrage canadien au dernier Festival international du film de Toronto (TIFF) et la sélection du Canada pour le représenter aux Oscars. «C’est excitant et il y a un certain vertige avec ça, confie Sophie Deraspe. Il y a beaucoup de travail de séduction pour que les gens voient le film. Il y a de très grands concurrents comme le Almodóvar (Douleur et gloire) et la Palme d’Or (Parasite). J’espère être le dark horse. Ce joueur qui arrive un peu de nulle part.»

À l’affiche le 8 novembre

 

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie