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Haute-couture au MBAM
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Haute-couture au MBAM

Le Musée des Beaux-Arts de Montréal présente depuis mars l’exposition Thierry Mugler : Couturissime, qui rassemble de nombreuses pièces et photographies exclusives. Une première expo pour le célèbre designer français.

En 2016, le commissaire d’exposition Thierry-Maxime Loriot reçoit un appel de l’équipe de Thierry Mugler: le créateur veut travailler avec lui pour monter une exposition. Mugler a pourtant refusé des offres de plusieurs musées, donc le MET à New York et les Arts Déco à Paris. «Je savais que Thierry Mugler était un peu un intouchable, indique le commissaire. Il craignait une expo rétrospective sur son œuvre, qui fasse trop funérailles…»

Le designer a vu l’exposition créé par Thierry-Maxime sur Viktor & Rolf, qui l’a convaincu. «Je travaille beaucoup avec les artistes, en direct, explique le commissaire. Ce dialogue est très important, surtout avec des designers comme ça: ils ont une force créative tellement unique et puissante… Mugler a inventé son truc, comme Jean Paul Gaultier. On ne peut pas leur trouver de référence.»

Jean Paul Gaultier a eu son exposition aussi au Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) en 2011. En cinq ans de tournée à travers le monde, l’expo – «un vrai produit québécois », souligne Thierry-Maxime – attire 2,1 millions de visiteurs. Pour le commissaire, c’était une évidence de faire cette exposition sur Mugler avec le MBAM: «C’est un des seuls musées qui crée de grosses expos comme ça, capables de voyager dans le monde. Le MBAM peut fournir le travail nécessaire et a aussi l’ouverture d’esprit qu’il faut».

L’exposition rassemble 150 tenues ainsi qu’une centaine de tirages de grands photographes (Guy Bourdin, Helmut Newton, David LaChapelle…) – c’est notamment la première fois que la Fondation Helmut Newton collabore avec une exposition. 90% des pièces présentées n’ont jamais été exposées auparavant. «C’est comme un coffre aux trésors…», compare le commissaire. Il a obtenu des prêts assez complexes, comme ces costumes de la Comédie Française conçus par Mugler pour Macbeth, et qui sont réunis pour la première fois depuis la présentation de la pièce en 1985.

Le pouvoir aux femmes

Pour monter son exposition, Thierry-Maxime a cherché une trame narrative afin de contextualiser les créations sans en faire des œuvres datées. Le designer a justement exploré plusieurs thèmes dans sa carrière, comme la nature, les animaux ou la végétation, mais aussi les robots et le transhumanisme. Chaque salle s’organise ainsi autour d’un thème, dans une scénographie très travaillée à laquelle a collaboré Rodeo FX; vidéos, hologrammes, sons et lumières ajoutent ainsi toute une atmosphère.

«Mugler a vraiment révolutionné le défilé de mode en mettant une bande-son, un décor, explique avec fascination Thierry-Maxime. C’était un danseur, et l’important pour lui était de mettre en scène le quotidien des gens. Il a bouleversé les codes du prêt-à-porter puis de la haute-couture avec sa vision très avant-gardiste de la mode, et a ouvert les portes de la haute-couture à de jeunes couturiers.»

Le designer a aussi donné le pouvoir aux femmes, en s’inspirant des personnages de comic-books: les femmes Mugler sont très sûres d’elles, puissantes, sexy, grandes et fortes. «Des femmes avec des épaules de nageuses et en robe du soir», illustre Thierry-Maxime. «Le message de l’expo, c’est de souligner la création et le talent. C’est important de montrer aux jeunes générations qu’on peut être différent.»

Le commissaire a trouvé peu de documentation ou d’entretiens avec Mugler pendant ses recherches; d’ailleurs, même ceux qui connaissent le travail du couturier sont surpris de ce qu’ils découvrent dans l’exposition. «Thierry Mugler était bouche bée au vernissage, raconte le commissaire. C’était la première fois qu’il voyait tous ces vêtements ensemble. Il y avait beaucoup d’émotion…» Thierry Mugler : Couturissime s’en ira à Rotterdam en octobre, avant d’aller passer le printemps à Munich.

Démocratiser la mode

À Montréal, l’exposition passait le cap des 200 000 visiteurs fin juillet, dont de nombreux jeunes. «On a réussi à montrer que le musée pouvait être un lieu cool, analyse Thierry-Maxime. Les réseaux sociaux aident beaucoup à ça. Et puis les gens reconnaissent maintenant la haute couture comme un art. La mode, c’est pas juste des couturiers. Avec cette expo, on veut aussi montrer les différentes couches créatives de la mode, et la démocratiser.»

Démocratiser la mode, c’est aussi l’objectif de la deuxième exposition temporaire présentée actuellement au MBAM, Montréal Couture, qui offre un zoom sur dix designers d’ici. Une idée inspirée du thème du bal 2018 du musée, Nuit Couture. «C’était tellement beau! Le lendemain du bal, j’ai discuté avec la directrice du MBAM. On s’est dit que c’était dommage que le bal soit réservé à une certaine élite.»

Thierry-Maxime a ainsi repris les neuf couturiers québécois sélectionnés pour le bal (Atelier New Regime, Philippe Dubuc, Fecal Matter, Denis Gagnon, Helmer Joseph, Nathon Kong, Mare-Ève Lecavalier, Markantoine et Marie Saint Pierre), en y ajoutant Ying Gao, dont le travail se situe entre l’art et la mode. Sur ces dix couturiers québécois, seuls quatre ont pignon sur rue. «La relève est très forte, même si les gens ont parfois une vision réductrice de la mode québécoise, conclut Thierry-Maxime. Il faut donc un support à cette jeune création-là; surtout dans un paysage de mode uniformisé comme aujourd’hui…»

Thierry Mugler : Couturissime
jusqu’au 8 septembre au Musée des Beaux-Arts de Montréal