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Bande d’illettrés (économiques)

Vernissage typique dans une galerie courue avec ma blonde (artiste). Une de ses connaissances, qui ne me connaît pas, me demande:

- Toi aussi, tu es artiste ?

- Non, je suis économiste.

(Silence gêné, petit sourire.)

Si tout se passe bien, mon interlocuteur ne sait pas quoi ajouter et ma blonde vole à son secours en excusant ma honteuse profession: « Mais Ianik écrit aussi beaucoup sur les arts, il tient entre autres une chronique dans ratsdeville ! » (ceci est une méta-plogue).

Si tout ne se passe pas bien, j’ai le droit aux désespérantes répliques suivantes, au choix:

(a) Ah ! Alors, tu peux sans doute m’aider dans mes impôts ! Ah ! Ah !

(b) Que penses-tu des idées économiques du/de la ___ (insérer ici le parti/mouvement politique dont on a parlé le matin aux infos).

(c) C’est fou, la Chine, hein, quand même ?

La méconnaissance généralisée de mon métier n’aurait aucune espèce d’importance si ça n’était de l’omniprésence des économistes dans les médias. Mais beaucoup plus grave, je prétend que cette situation est le reflet du peu d’intérêt que nous accordons à l’économie, malgré qu’elle soit un sujet de préoccupation quotidien pour un un grand nombre d’entre nous, ne serait-ce que pour des raisons personnelles.

En janvier dernier, Influence communications signalait l’existence d’un mémoire de maîtrise intitulé « Le retard de Montréal sur Toronto en matière de journalisme économique » de Stéphane Desjardins. M. Desjardins est maintenant Directeur adjoint chez Canal Argent (TVA). Ce mémoire, diffusé par la suite par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a été retiré de leur site suite à une vaine controverse; pour la même raison, je crois, il n’est plus disponible sur le site de l’UQÀM. Quoiqu’il en soit, je l’ai téléchargé sur mon serveur et vous pouvez le lire ici (PDF).

Cette étude est fort intéressante. Pour ma part, il m’importe peu de savoir que Montréal a un retard sur Toronto en matière de journalisme économique: le peu de place de qualité accordée au journalisme économique est généralisé dans la presse francophone québécoise (et dans la presse francophone en général). Mon constat personnel est le suivant et va dans le sens du mémoire de M. Desjardins:

  • On confond « business » et économie. La plupart des sections « économie » des médias écrits ou parlés s’appellent « affaires. » Ça n’est pas anodin puisqu’une large majorité de la couverture médiatique de l’économie au Québec est consacrée au monde de l’entreprise. Non pas que ça soit mauvais en soi, bien sûr, mais les véritables questions macroéconomiques (chômage, pauvreté, innovation, compétitivité, commerce international, politiques publiques, etc.) occupent la portion congrue de tous les médias généralistes. Même les trois articles ayant remporté les « Prix de journalisme économique et financier » décernés par l’Association des économistes du Québec traitent essentiellement d’histoires du monde des affaires.
  • On confond finances personnelles et économie. Je suis économiste et non je ne peux pas faire votre rapport d’impôts (il y a des comptables pour ça) ni vous conseiller sur l’évolution du titre de Apple (il y a des conseillers financiers pour ça). Une large portion des pages économiques est consacrée à ces questions. Non pas que cela soit mal non plus, mais il ne faut pas confondre un texte sur l’évolution de l’agriculture et un guide pour aider à cultiver ses tomates.
  • Mais surtout, on présente l’économie comme la chose la plus ennuyeuse du monde. Pourtant, l’économie, ça peut être sexy. Quand j’entends aux informations quelque chose comme « La Banque du Canada maintient le taux cible du financement à un jour à 1%; le taux officiel d’escompte demeure à 1,25%, et le taux de rémunération des dépôts, à 0,75% » je veux hurler. PERSONNE ne comprend cela à part les économistes et quelques autres nerds. C’est comme si un scientifique nous parlait du réchauffement climatique en disant « Entre 1970 et 2004, les rejets annuels de dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre anthropique, sont passés de 21 à 38 gigatonnes (Gt), soit une progression d’environ 80 %, et représentaient 77 % des émissions totales de GES anthropiques en 2004 » (tiré du dernier rapport du GIEC). Pourtant, justement, les scientifiques sont passés maîtres dans l’art de la vulgarisation. Comment se fait-il qu’un Stephen Hawking soit capable de rendre aussi captivant qu’un polar un bouquin qui nous parle de théorie des cordes et de trous noirs alors que les économistes en sont si rarement capables ? Surtout, comment se fait-il que le journalisme scientifique (quoique trop absent de nos médias généralistes) soit si intéressant et vivant, en témoignent les émissions de Radio-Canada, l’Agence science-presse ou le blogue de Valérie Borde alors que les pages économiques donnent au mieux l’envie de les utiliser pour éplucher les patates ?

Je ne suis pas sociologue et je ne connais pas les causes profondes de cette situation, qui ont sans doute à voir avec l’histoire catholique-française du Québec. Mais ce constat me désole, car il n’est pas sans conséquence. Les décisions économiques prises par nos gouvernants ont des impacts directs sur notre vie et notre futur mais peu de Québécois sont en mesure d’en comprendre ne serait-ce que les rudiments. Si on continue à leur présenter de manière aussi morne et ennuyeuse les questions économiques, ça n’est pas demain la veille qu’ils pourront prendre des décisions éclairées sur leur futur. Et on continuera à entendre dans les partys de famille de désespérantes généralités fondées sur l’intuition plutôt que la connaissance.

Et on ne parle même pas de l’école – il est scandaleux qu’il n’y ait à peu près aucune place accordée à l’économie et à la sociologie au secondaire. On peut, au Québec, avoir un diplôme de secondaire V sans rien connaître des enjeux sociaux, politiques et économiques contemporains. C’est quand même un comble !

Pourtant, nous avons plusieurs journalistes de qualité qui couvrent les questions économiques. Je ne crois pas que ce soit là le problème. Le problème, c’est celui des décideurs au sein des médias, qui n’accordent pas suffisamment de place à ces questions, mais surtout n’osent pas. La presse économique québécoise est d’un conventionnel sidérant. Si les questions économiques étaient présentées de manière aussi soignée et sexy que celles reliées au sport ou même aux sciences, le débat sur les enjeux et politiques économiques s’élèverait d’autant.

Et peut-être qu’on serait moins mal à l’aise dans les vernissages me sachant économiste… 😉

Cela étant, je me permets de vous suggérer quelques lectures, livres et blogues, que je trouve particulièrement bien faits, accessibles au plus grand nombre et qui permettent de réfléchir intelligemment aux problèmes économiques actuels. Je me suis restreint aux livres et blogues en français.

 

Livres

Deux livres d’introduction aux problèmes économiques:

Jim Stanford (2011), Petit cours d’autodéfense en économie: l’abc du capitalisme, Montréal: LUX. Probablement le meilleur livre d’introduction à l’économie sur le marché actuellement. Ludique, vivant et intelligent.

Donald Marron (2011) Théories économiques en 30 secondes, Montréal: Hurtubise. Formule amusante, très facile d’accès mais tourne parfois un peu les coins ronds; accessible et permet de « sauter » les sujets qui nous intéressent moins.

Deux livres pour mieux comprendre la crise que nous continuons à traverser; ce sont des ouvrages collectifs qui ont tous les deux l’avantage de présenter des points de vue diversifiés (et contradictoires):

Forum d’action modernités (2009), Vers un autre monde économique, Paris: Descartes & Cie.

Le Cercle des économistes, sous la dir. de Pierre Dockès et Jean-Hervé Lorenzi (2009), Fin de monde ou sortie de crise ? Paris: Perrin.

Blogues

Monsieur Économie à Radio-Canada, Gérald Fillion a modifié la formule de son blogue au cours de l’été dernier et lui a donné, il me semble, un vent de fraîcheur. Son blogue respecte son souci pour l’indépendance et la neutralité tout en n’hésitant pas à souligner la gravité ou l’importance de certains enjeux. Sur Twitter: @geraldfillion.

Le blogue de Diane Bérard est l’un de mes préférés au Québec. Il traite d’affaires internationales et offre, ce faisant, une vision globale et souvent très originale sur les questions économiques contemporaines. Diane Bérard s’intéresse souvent aux questions reliées à la gouvernance des entreprises, à l’innovation et aux conséquences sociales et politiques des bouleversements économiques que nous vivons. Sur Twitter: @diane_berard.

Rédigé sur un ton parfois un peu trop « sérieux » à mon goût, j’apprécie néanmoins énormément la grande rigueur des billets du blogue de Pierre Duhamel sur le site de L’Actualité. Sur Twitter: @duhamelp.

Le blogue « Démystifier la finance: Éthiques et marchés » de Georges Ugeux sur le site du journal Le Monde est un petit bijou de vulgarisation du monde de la finance.

Finalement, le site Project Syndicate publie des textes extraordinairement pertinents des plus grands économistes du monde (principalement des États-Unis, donc): Kenneth Rogoff, Nouriel Roubini, Joseph E. Stiglitz, Laura Tyson et plusieurs autres. Les articles sont traduits en plusieurs langues, dont le français. Un must.

 

N’hésitez évidemment pas à me faire vos propositions !