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L’économie et l’amour

En cette Saint-Valentin, pouvons-nous concevoir une analyse de l’économie moins versée dans l’utilitarisme et qui laisse davantage de place à l’amour et à la fraternité des hommes pour en expliquer les comportements ? Je crois que oui. Rassurez-vous, je n’ai pas fumé un reste de patchouli oublié par mes parents ex-hippies au fond d’une jardinière en macramé.

À peu près tous les cours d’introduction à la science économique la définissent comme la discipline qui étudie les comportements humains visant à atteindre certaines fins à l’aide de ressources rares. [1] L’amour est une fin poursuive par la plupart des humains dans leurs comportement et les ressources pour l’atteindre (temps disponible, argent pour courtiser, etc.) sont rares. Donc, la science économique devrait pouvoir nous enseigner sur l’amour et ses mystérieux ressorts.

C’est évidemment le cas. Les célèbres auteurs de Freakonomics en ont causé et on trouve même un site, Love-Economics, qui fait la promotion d’une modélisation mathématique du « dating. » Ce qui pourrait paraître au non initié comme une curiosité est, en réalité, une réalité commune de la discipline: l’application de l’appareil analytique de la science économique à des problèmes aussi divers et variés que le couple, la consommation de drogue ou le sport.

Ceci s’explique. Le courant dominant de la science économique contemporaine (dit néoclassique) repose sur un ensemble de postulats de l’individualisme méthodologique. Cette vision du monde considère que seule l’action des individus (et leurs interactions) peut être observée et, donc, constituer l’objet d’une science sociale. L’individualisme méthodologique de la science économique, hérité de la philosophie utilitariste du 19e siècle, suppose que tous les phénomènes sociaux sont causés par les actions individuelles d’agents maximisant leur satisfaction sous contraintes diverses et variées.

Ainsi, pour un économiste mainstream, les institutions sociales (la monnaie, le marché, le langage) sont le résultat de l’action des hommes mais non de leur dessein. [2] C’est la main invisible de Adam Smith: l’action individuelle et « égoïste » crée les institutions sociales.

Cette vision philosophique et épistémologique a l’avantage d’être intellectuellement très puissante. L’appareil théorique qu’elle soutient possède une rigueur et une cohérence analytique difficile à battre.

Cependant, elle pose plusieurs problèmes. D’une part, elle a démontré, du moins plusieurs le prétendent, les limites de sa capacité explicative et prédictive. Bien plus, c’est le sujet qui m’intéresse ici, cette vision du monde oblitère le rôle primordial des institutions et de l’histoire dans l’explication des comportements humains. Cette prise de position méthodologique propose une vision de l’homme réductrice qui s’impose non plus uniquement dans le corpus théorique des économistes mais s’est généralisée dans le discours usuel sur notre vie commune.

C’est ce qui permet aux économistes de proposer des théories de l’amour basées sur la maximisation des préférences des individus et sur un calcul coût-bénéfice. C’est une vision qui a pollué l’ensemble de notre discours et qui permet toutes les dérives économistes et manageriales qui font en sorte qu’on cherche à gérer l’État ou notre famille comme une business.

Il existe pourtant des visions différentes de l’économie. [3]

Plusieurs de ces théories donnent une large place aux institutions et à l’histoire (qui influencent grandement nos décisions individuelles) et à une psychologie plus étoffée et riche du comportement humain. Alors, oui: une analyse de l’économie qui laisse davantage de place à la complexité des relations humaines, dont l’empathie, l’amour et la fraternité, est possible. Elle expliquera que ces motivations constituent des ressorts formidablement féconds pour expliquer les relations économiques. Que la culture, le besoin viscéral de créer et l’attachement à des valeurs morales sont bien plus puissants à expliquer le comportement économique des hommes que ne l’est la maximisation de leur satisfaction.

Ce renouvellement d’une pensée économique davantage plurielle et riche s’opère déjà, même chez les économistes mainstream. Elle constituera non seulement une meilleure science, mais offrira, aussi, une vision plus humaniste qui facilitera notre dialogue commun.

C’est, du moins, mon souhait pour la Saint-Valentin.

 

Notes

[1] C’est ainsi qu’à peu près tous les manuels d’introduction à la science économique définissent la discipline, inspirés par une citation célébrissime de Lionel Robbins (1932), An Essay on the Nature & Significance of Economic Science, London: Macmillan, 1984, p.16: « Economics is the science which studies human behavior as a relationship between ends and scarce means which have alternative uses. »

[2] C’est la formulation célèbre de Friedrich Hayek (qu’il reprend notamment de Adam Ferguson, philosophe du 18e siècle) l’un des économistes les plus importants du 20e siècle et l’un des penseurs les plus influents du néolibéralisme.

[3] La récente crise a secoué quelque peu le courant dominant de la discipline – le prestigieux hebdomadaire The Economist soulignait le 31 décembre dernier qu’elle avait permis la diffusion, notamment via les blogs, de ces théories hétérodoxes.