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Monsieur Lazhar, notre argent et Sun News

Hier, l’inénarrable Krista Erickson de Sun News Network a fait une nouvelle fois [1] la démonstration du populisme de haut bas niveau dont elle est capable, en se scandalisant du financement public de « Monsieur Lazhar, » qui a obtenu une nomination aux Oscars, comme on le sait.

C’est Alec Castonguay qui a signalé la chose sur Twitter ce matin. Il écrit que Krista Erickson « ne comprend rien à la culture, qui n’est pas seulement une business. »

Le problème ne se situe pas au niveau du discours populiste de Mme Erickson, parfaitement articulé, calculé en vue de favoriser les cotes d’écoute de son émission Canada Live. Le problème, c’est le discours de gens comme Gregory Thomas de la Canadian Taxpayers Federation qu’elle a interviewé hier. Ces lobbys de la pensée comptable sont coupables de véhiculer depuis des lustres l’idée selon laquelle les investissements publics en arts doivent répondre aux mêmes critères d’évaluation que ceux consacrés à l’aluminium.

Gregory Thomas, un ancien conseiller financier né à Choiceland, Saskatchewan (ça ne s’invente pas) a été commentateur financier au Vancouver Sun avant de devenir un des dirigeants de ce lobby. Krista Erickson lui demande si une nomination aux Oscar justifie que les contribuables canadiens aient payé de leur poche 88% du budget de « Monsieur Lazhar. » Après un rire typique des natifs de Choiceland, Saskatchewan, M. Thomas répond qu’effectivement, une entreprise comme Micro Scope, le producteur de « Monsieur Lazhar » devrait avoir une médaille ou un trophée pour avoir réussi à obtenir 90¢ pour chaque dime investi de sa poche.

Son erreur est majeure. En se demandant (dans la même entrevue) ce que le gouvernement a à faire dans la « business de la production cinématographique, » Gregory Thomas se tire dans le pied, mais en ayant raison: le cinéma est une business comme une autre lorsqu’on la considère comme un comptable.

Du coup (c’est son erreur), il se met automatiquement à dos les défenseurs du financement de la culture. Or, l’objectif du lobby de M. Thomas est de s’assurer que les fonds publics soient dépensés à bon escient. Il est tout à fait légitime de sa part de demander davantage de transparence et de reddition de compte dans l’utilisation des fonds publics, que ça soit aux fins du développement des arts ou de l’industrie aérospatiale. Et les défenseurs de la culture, coincés dans cette logique qui confond les fins et les moyens, embourberont immanquablement dans un discours sur les retombées économiques positives de leurs activités.

Mais la culture comme les sciences, mêmes si elles répondent à des impératifs financiers, ne participent tout simplement pas de la même catégorie que l’industrie de la pomme de terre ou du tuyau de cuivre. Elles constituent une toute autre forme d’activité. Ça n’est pas parce qu’elles nécessitent des fonds pour exister qu’on peut les assimiler à une marchandise. Un enfant nécessite des fonds pour exister et n’est pas une marchandise.

Comme économiste, je m’oppose à ce que l’on calcule les impacts des activités culturelles et de la recherche scientifique uniquement sur les bases de leurs retombées économiques.

Ce qui n’empêche pas aux arts et aux sciences de favoriser le développement économique d’une société en offrant aux citoyens de mieux comprendre leur monde et de le transformer afin qu’il devienne meilleur. Ce qui empêche encore moins de s’assurer de l’efficacité (à ne pas confondre avec la rentabilité financière) des moyens mis en place pour appuyer leur développement. Les arts et les sciences constituent le socle sur lequel une société se développe, s’épanouit et fait œuvre de civilisation, devient plus grande – y compris économiquement.

Les évaluer sur la base d’une pensée comptable est aussi absurde que d’effectuer un calcul coût-bénéfice financier avant de faire l’amour pour avoir un enfant. Ce qui n’empêche pas de faire un budget et de s’interroger sur la meilleure manière d’arriver à ses fins. Le jour où nous cesserons d’accepter de participer à des débats sur les politiques publiques qui confondent les fins et les moyens, nous serons de véritables démocrates engagés dans un dialogue intelligent.

 

[1] C’est elle qui a réalisé une malheureusement célèbre entrevue avec Margie Gillis, jugée acceptable par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision il y a dix jours, malgré 6676 plaintes.