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Ton burn-out t’appartient

On apprend dans La Presse de ce matin que le burn-out est « le ‘fléau de l’heure’ pour les entreprises » – un problème croissant, année après année.

Pauvres entreprises.

Nous lisons:

Florent Francoeur, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, confirme la tendance. «Il y a 15 ans, 30% des absences étaient liées à la maladie mentale, note le PDG. Aujourd’hui, le pourcentage se situe entre 50% et 60%. La maladie mentale est le fléau de l’heure pour les organisations en Amérique du Nord. Leur budget médicament augmente de 10% par an. Par ailleurs, les antidépresseurs sont la deuxième catégorie de médicaments la plus vendue au Québec.

Pauvres entreprises.

La faute à quoi ? Un expert l’a découvert: « les exigences de la vie professionnelle sont de plus en plus fortes et qu’elles mettent les salariés sous pression. » Spécifiquement: « Les nouvelles technologies de l’information, le chômage de masse qui dure, de nouvelles organisations du travail aggravées par l’exigence de rentabilité, des objectifs de moins en moins réalistes et une gouvernance non-respectueuse de l’humain. »

Pauvres entreprises.

Euh attendez deux secondes monsieur l’expert. Vous êtes en train de me dire que c’est l’entreprise qui est responsable de son « principal fléau »?

Pauvres entreprises.

J’ai comme l’impression qu’on se trompe un tantinet dans la formulation. Le burn-out est le « principal fléau » du travailleur, peut-être?

Cette personnalisation et cette psychologisation du problème participe d’une logique d’abêtissement du travailleur. Sournoisement, on n’a jamais autant parlé dans les écoles de management de valeurs, d’épanouissement ou de bien-être personnels – alors qu’on désigne les travailleurs par le vocable de « ressources humaines » ou de « capital humain. »

Le vocabulaire n’est jamais innocent.

J’ai déjà fait sursauter en bloc tous les membres d’un conseil d’administration prestigieux en leur interdisant d’utiliser le terme « ressources humaines » en ma présence. Quoi? Il y a les ressources matérielles, les ressources informatiques et les ressources humaines? Une ressource parmi les autres?

Là réside ma grogne. Lorsqu’un ordinateur ne fonctionne plus, on appelle le service des ressources informatiques, pour le réparer. Lorsqu’un travailleur ne fonctionne plus dans son emploi, on appelle le service des ressources humaines, pour le réparer.

Le burn-out représente un défaut de fonctionnement du travailleur, qu’on doit donc corriger. On est donc en « arrêt de travail » pendant un moment, comme l’ordinateur repose entre les mains des techniciens, le temps de le réparer. Lorsque le travailleur ne fonctionne plus, on le répare à coup de petites pilules.

Bien évidemment, les problèmes grandissants de santé mentale en général et de dépression en particulier sont caractéristiques de notre monde contemporain, comme le souligne notre expert en « ressources humaines » – pression à la performance, envahissement des technologies dans le milieu de travail, etc. Des problèmes de l’entreprise, donc, pas du travailleur qui en paye le prix.

Quand j’ai commencé à étudier en économie il y a plus de 20 ans, il y avait un cahier « Économie » dans La Presse dans lequel on trouvait une page quasi quotidienne qui s’intitulait « Le monde du travail. » Aujourd’hui dans le même journal, ce cahier s’appelle « Affaires » et cette page n’existe plus – elle a été remplacée par une page de consommation, qui s’intitule « Style. »

CQFD.

Exit le travailleur. On évacue la noblesse et la souveraineté du travail humain au profit de l’idéalisation du consommateur (moteur de l’économie contemporaine) et de l’efficacité instrumentale de la « ressource humaine. »

On psychologise le problème – travailleur, tu ne fonctionnes plus très bien, on va te réparer – en oubliant de questionner les causes de sa détresse.

Les écoles de management sont pavées de bonnes intentions, c’est bien connu. Beaucoup de dirigeants d’entreprises et d’entrepreneurs embrassent un humanisme réel et authentique, je n’en disconviens absolument pas – il y en a d’ailleurs beaucoup plus que ce que l’on pourrait croire. Mais cette psychologisation, on la fait fonctionner dans les deux sens: on multiplie les formations et séminaires offerts aux dirigeants pour leur apprendre à gérer le stress de leurs « ressources humaines. » Et ceux-ci ne sont jamais amenés à réfléchir sur les causes profondes de leur désarroi ni de leur désespoir.

Au final, ces gestionnaires prépareront des petits rapports sur l’ampleur du « principal fléau » qui affecte leur entreprise. Les actionnaires, aux abois, s’inquiéteront de la hausse constante des coûts associés à ce fléau. Le travailleur, quant à lui, est ramené à son humaine condition et s’effondrera sous le poids de son malheur à lui. Qui n’appartient à personne d’autre qu’à lui-même.

Pauvres entreprises.