BloguesPunkonomie

Le sous-développement des idées d’Alain Dubuc

Dans sa chronique de ce matin, Alain Dubuc collige en à peine 600 mots l’ensemble des préjugés les plus paternalistes et condescendants qui soient sur les chômeurs en plus de faire la démonstration éloquente de son incompréhension totale – si ce n’est sa pure incompétence – en matière de politiques économiques. Il semble bien loin et révolu, le temps où ce monsieur étudiait à la maîtrise en sciences économiques.

Il affirme que la réforme de l’assurance-emploi, entrée en vigueur depuis le 1er janvier, est la « fin d’un cadeau empoisonné. » L’une des dispositions les plus importantes de cette réforme consiste à restreindre drastiquement l’accès aux prestations pour les travailleurs saisonniers. La thèse centrale de Dubuc repose sur le sempiternel fantasme de la motivation individuelle à travailler que saperaient les mesures de soutien étatiques héritées du keynésianisme d’après-guerre : « ce système est désastreux parce qu’il n’incite pas les gens à travailler. Pourquoi chercher un job si on a ses prestations d’assurance-emploi ? » questionne-t-il. En fait, « des régions entières vivent à ce rythme depuis des décennies, » pratiques qui « deviennent une forme d’organisation de la société » – l’assurance-emploi, un symbole qui revêt « presque un caractère identitaire, » « l’assurance-chômage comme mode de vie, » une « une tradition débilitante. » Au final, ces dispositions du régime d’assurance-emploi a « certainement contribué à maintenir ces régions dans un état de sous-développement. »

Attends un peu. Nos concitoyens de la Gaspésie, par exemple, seraient des débiles tétant les mamelles de l’État pour se maintenir dans un mode de vie ne les incitant pas à travailler ? Tu les achètes à quel prix tes poissons pêchés en Gaspésie, toi chose ?

Cette réforme inique, énième itération de l’entreprise de destruction des acquis sociaux par le gouvernement Harper repose précisément sur cette idée erronée : la volonté et l’action individuelles sont seules garantes du développement économique et social. Les structures communautaires et – encore moins – étatiques les interfèrent et découragent. Au mieux.

D’une part, Alain Dubuc se rabat sur une vision simpliste du comportement humain. Il serait tout à fait libre de contraintes – un libre-arbitre pur et éthéré sur lequel les institutions ne devraient avoir aucune prise. Mais pourtant, à le lire, elles en ont. Donc, il faut les détruire, puisqu’elles interfèrent sur nos décisions individuelles.

D’autre part, il fait preuve d’une méconnaissance absolue de la réalité de la dynamique économique de ce qu’on appelait jusqu’à récemment les « régions-ressources. » Celles-ci, dont l’économie est basée sur l’exploitation de la nature (la foresterie et les pêcheries, principalement), vivent au cycle des saisons. Exploitant la nature, elles en sont tributaires, par définition. Raison pour laquelle le régime d’assurance-emploi s’était adapté à leur rythme. Des poissons, cher confrère, ça se pêche mal en hiver.

Mais surtout, Alain Dubuc ramène un débat macroéconomique à des considérations individuelles – ce qui est la marque de commerce de tous les populismes. Comme l’ensemble des politiques de soutien social imaginées au 20e siècle, l’assurance-emploi (autrefois l’assurance-chômage) participait d’une volonté très simple : à la fois juguler les excès d’un capitalisme débridé et triomphant (généralement suite à des luttes sociales importantes) et à la fois réguler les aléas d’un système économique créant par essence des dysfonctionnements profonds. Les blancs ont habité la Gaspésie pour deux raison : exploiter la ressource halieutique et exploiter la ressource forestière. Deux activités par nature saisonnières. On a donc offert à ces travailleurs la possibilité de vivre de leur métier à l’année longue en bénéficiant d’un régime d’assurance-emploi couvrant la saison morte – qui était, historiquement, consacrée à la préparation de la prochaine saison active.

La réforme Harper renie complètement cette logique en coupant les prestations d’assurance-emploi de ces travailleurs, en exigeant de leur part de se trouver un emploi entre temps qui n’a aucun lien avec leur expertise (un pêcheur qui va vendre des téléphones cellulaires), payé de 30% à 40% moins que leur salaire habituel et jusqu’à 100 km de leur résidence.

Cette réforme n’a que très peu d’effets économiques. On encourage le « cheap labour » tout en n’aidant en rien des régions chroniquement victimes de la consommation outrancière de citadins, heureux de trouver sur les étals du Marché Jean-Talon le poisson, le homard ou le crabe des neiges frais des Maritimes qu’ils arboreront sur leur nappe souillée d’indifférence offerts à leurs convives tout aussi imbus de leurs idées reçues qu’est rempli leur verre de vin de bonne cuvée.

Ce que Monsieur Dubuc oublie complètement, c’est que ces mesures constituent autant de mécanismes de régulation de l’économie régionale – et donc, au final, pour l’ensemble du pays. Elles permettent de nous assurer – pas pour rien qu’il s’agit d’une assurance – collectivement que le rythme de la vie économique soit un peu moins tributaire des aléas des saisons et du marché. Il ne s’agit pas d’un luxe, mais, au contraire, d’une nécessité collective que le gouvernement Harper désire détruire au nom d’un pseudo engagement individualiste dans la vie économique.

En reniant ce principe avec mépris et condescendance, Alain Dubuc fait preuve d’une ignorance crasse de la réalité économique de régions entières du Canada et du Québec en particulier.

J’imagine que c’est en dégustant son délicieux crabe des neiges des Îles-de-la-Madeleine dans un petit bistrot outremontais qu’il a écrit sa chronique. Or il y a effectivement un « cadeau empoisonné »: offrir à ces idées une tribune aussi large que celle de La Presse laissant les Québécois qui la lisent dans un état de sous-développement intellectuel inique.


Post-scriptum (13 janvier)

Ayant reçu quelques commentaires critiques constructifs, je précise ici certains éléments:

1.- Il semblerait que mon allusion à la « consommation citadine » des fruits de la pêche ait été mal perçue. D’une part, je ne vois pas en quoi cela soit condescendant, comme on me l’a reproché. Au Québec, 80% de la population vit en milieu urbain – là réside donc le plus gros de l’activité économique, et donc de la consommation, de la province. Sans compter que ce sont les zones urbaines qui sont le moteur du développement économique marchand et productif (cf. à cet égard le toujours pertinent ouvrage de Jane Jacobs, Les Villes et la richesse des nations, Montréal, Boréal, 1992). D’autre part, il importe de noter que c’est effectivement la soif de consommation à bas prix qui a alimenté la surpêche et les problèmes que des régions comme la Gaspésie vivent. On m’a fait remarquer qu’on ne mangeait plus beaucoup de poissons ou fruits de mer pêchés dans l’Est. C’est en partie vrai, particulièrement à cause de la concurrence incroyable de poissons et crustacés venus d’un peu partout dans le monde (crevettes ou pangasius asiatiques) qui a fait chuter les prix.

2.- La critique fondamentale sous-jacente à mon coup de gueule est très simple: les nouvelles contraintes à l’assurance-emploi reposent sur le postulat idéologique selon lequel ces mesures gardent artificiellement les travailleurs dans un état de dépendance à un mode de vie économique qui ne serait plus viable – la « tradition débilitante » dont parle Alain Dubuc. En retirant ces privilèges, apparaitraient comme par magie de nouvelles activités économiques remplaçant celles-là. Or il s’agit là d’une logique perverse: les travailleurs n’ayant plus le soutien de l’État comme c’était le cas auparavant créeraient ex nihilo de nouvelles industries ? C’est insensé. « Nous » avons habité ces régions-ressources pour les exploiter. L’exploitation des ressources naturelles est de plus en plus impossible. Je ne prône pas le maintien dans un état de dépendance chronique ces régions. Cependant: (1) Nier la spécificité du travail saisonnier, caractérisé par des efforts intenses sur une courte période (au cours de laquelle ces travailleurs sont occupées 12h par jour sinon plus à leur boulot) et une période de jachère destinée, entre autres, à préparer la prochaine saison, fait preuve d’une méconnaissance et/ou d’un mépris profonds de leur réalité économique. (2) Ces régions ont probablement besoin de se renouveler, de se diversifier – pensons à l’industrie agrico-touristique de niche qui s’est développée dans Charlevoix ou en Estrie. Cela fait plus de 15 ans que j’œuvre en développement économique régional et je suis le premier partisan de la transformation économique de ces régions, afin de les soustraire à une dépendance asservissante à quelques ressources qui ne génèrent que très peu de richesses pour leurs communautés. Cependant, ça n’est pas en punissant ces travailleurs et en leur demandant d’accepter des emplois sous-payés à des dizaines de km de leur résidence qu’on y réussira, mais bien en investissant temps et ressources dans cette diversification, avec les acteurs économiques locaux. La réforme de l’assurance-emploi n’a aucun effet structurant, bien au contraire: elle n’aura que des effets destructeurs d’un tissu économique extrêmement fragile.

3.- L’assurance-emploi, comme son nom l’indique, est une assurance. Une assurance obligatoire, comme l’est l’assurance-automobile. Il ne s’agit pas d’une subvention de l’État mais bien d’un espèce de « contrat social » entre les travailleurs et les employeurs. Les deux sont obligés d’y souscrire et ce régime appartient – devrait appartenir – aux travailleurs, pas à l’État. Le gouvernement Harper ne fait que poursuivre l’entreprise de destruction amorcée par les libéraux en s’accaparant indument (voire illégalement) le contrôle du régime d’assurance-emploi à des fins purement idéologiques.