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Leçon d’économie à Agnès Maltais

Le niveau de connaissances économiques dans la population est déplorable, comme on le sait. La ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, en fait malheureusement l’éclatante démonstration en proposant des modifications au régime de l’aide sociale.

Je me permets donc d’informer madame la ministre de quelques principes élémentaires d’analyse économique.

1. La motivation derrière ce changement réglementaire est de « renforcer l’incitation au travail ». Cela sous-entend que si l’État se montre « trop » généreux, les prestataires d’aide sociale ne sont pas incités à se trouver un emploi. Autrement dit : si l’État vous donnait 5000$ par mois, par exemple, vous n’auriez aucune envie de vous trouver du boulot. Donc, inversement, si on réduit le soutien financier aux prestataires, ils se botteront le cul pour se trouver une job. Tout à fait logique, intuitivement. Or en matière d’économie, il faut se méfier de ce qui semble à la fois logique et intuitif. Car si cette logique peut, bien entendu, se vérifier dans certains cas particuliers, elle est fausse en réalité pour l’ensemble de la population. Nombre d’études empiriques démontrent, ici comme ailleurs, que réduire les prestations n’incitent pas ceux qui en bénéficient à se trouver un emploi, au contraire, même. Est-il nécessaire de rappeler que l’aide sociale constitue un soutien de dernier recours ? Que nous avons décidé, collectivement, de soutenir les plus démunis qui ne sont pas, pour la très, très vaste majorité d’entre eux, des gens qui vivent joyeusement aux crochets de l’État, par souci d’assurer le strict minimum à nos semblables ? Lorsqu’on reçoit la somme faramineuse de 604$ par mois, on n’est pas seulement pauvre : on est en situation de survie. Or, en situation de survie, on n’est pas incité à se chercher un emploi. L’essentiel de notre énergie est destinée à nous rendre au premier jour du mois suivant. Quand 5,50$ pour un aller-retour en autobus-métro à Montréal grève un budget bouclé au sou près, une simple entrevue d’embauche constitue un sacrifice.

2. Un autre principe économique de base que madame Maltais ne semble pas maîtriser est celui de la propension marginale à consommer décroissante. Quésako ? L’idée est simple : plus on a un revenu élevé, moins la proportion destinée à la consommation est grande (cette proportion c’est le « marginal » dans l’expression citée). Inversement, donc, moins on a un revenu élevé, plus on l’utilise à consommer. Si vous gagnez 100 000$ par année, le 500$ supplémentaire que vous recevez a davantage de chance d’être épargné ou consommé en biens et services de luxe produits à l’extérieur du pays (gadgets électroniques ou voyages, par exemple). Lorsque votre revenu se limite à 604$ par mois, il y a fort à parier qu’il soit dépensé en totalité. Logement, transport, nourriture – rapidement cet argent aura circulé dans le système économique.  Qui plus est, cette somme sera injectée dans l’économie de proximité. Soutenir les plus démunis d’entre nous profite économiquement à l’ensemble de la société. Diminuer leur soutien fait en sorte que nous nous privons collectivement d’un apport économique fondamental. En camouflant une mesure d’austérité budgétaire derrière le paravent de « l’incitatif à l’emploi », la ministre Maltais prive, de fait, la société québécoise d’un multiplicateur économique formidable.

3. Car effectivement, et c’est le troisième argument que je souhaite mettre en lumière, en camouflant – contrairement à ses déclarations publiques – une mesure d’austérité budgétaire derrière une réforme visant le retour au marché du travail des prestataires d’aide sociale, la ministre ignore totalement le fait que le nombre de prestataires (et donc les coûts) de ce programme a constamment diminué depuis le milieu des années 1990. Cela s’explique, malheureusement, en partie par des règles plus contraignantes mais, aussi, par l’accroissement de l’employabilité des prestataires d’aide sociale. Car, si ce ne sont pas des prestations plus faibles qui incitent les gens à se trouver un emploi, ce sont, en revanche, de meilleures capacités à répondre aux « besoins du marché du travail » qui font en sorte qu’elles les libère de la nécessité de recourir à l’aide sociale. Et cela ne se crée pas comme par magie, en réduisant leurs prestations. Cela se crée par de meilleurs programmes de formation professionnelle, par un soutien véritable à leur développement personnel et par une humanité dont la réforme réglementaire de la ministre Maltais semble dépourvue.

Le régime d’aide sociale est le soutien de dernier recours que notre collectivité offre à nos concitoyens. La ministre Maltais, non contente de faire preuve d’une ignorance crasse de certains principes économiques élémentaires ajoute l’insulte à l’injure en adoptant une posture idéologique et morale indigne d’une formation politique s’affichant à la défense des plus fragiles d’entre nous. Laquelle situation peut tous nous menacer, un jour ou l’autre. Y compris madame la ministre.

 

En complément de lecture :

Sur le blogue de Jeanne Emmard, « La non réforme de l’aide sociale »

Sur le blogue de Josée Legault, « La souricière »

De l’IRIS, « Les prestations d’aide sociale sont-elles trop généreuses? »