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Partager l’horreur

Les médias soi-disant « sociaux » nous permettent de partager dans notre réseau de contacts des photos de chatons, des citations fleur bleue sur fond d’arc-en-ciel et de licornes, des vidéos rigolo ou des articles et billets de blogue. Ce faisant, nous donnons, dans nos cercles, un écho plus ou moins important à des propos qui auraient, autrement, mérité aucun intérêt notable.

Lorsque je partage un article complètement débile, est-ce que je participe à la diffusion d’idées qui ne mériteraient que le silence ? C’est la question que je me pose à chaque fois. Dénoncer en diffusant ces propos ? Ou : simplement porter à la lumière du jour l’existence d’une réalité autrement passée sous silence et partagée par une fange de la société ?

Je me pose la question depuis que ces réseaux existent. Trois postures morales sont possibles : (1) je donne du crédit à des imbéciles finis, (2) je dénonce, en « partageant » ces publications leur caractère malsain et je contribue, ainsi, à une certaine indignation vouée à faire évoluer les choses ou (3) j’amplifie une espèce de chasse aux sorcières inversée et je conforte ma gang dans ses certitudes.

À preuve deux petits événements qui ont fait du bruit sur les médias sociaux ces derniers jours.

D’abord un billet sur le blogue « Les amis de la vérité » – « un blogue pour les amoureux du christianisme, du conservatisme, de la moralité et de la liberté. Libérons nous d’un Québec athée, gauchiste et anti-canadien ! » comme l’indique son slogan. Ce billet, « Sexe faible, gouvernement faible, » cherche à démontrer que le parti québécois au pouvoir « fait preuve, à l’image de celle qui le dirige, d’une mollesse toute féminine. »

Ensuite, l’arrestation et la mise en accusation d’une jeune femme de 20 ans, Jennifer Pawluck, par le corps policier de Montréal pour avoir partagé sur son compte Instagram la photo d’un graffiti représentant le porte-parole de ladite police avec une balle dans le front, pour cause de harcèlement.

Dans les deux cas, d’un simple clic de souris, on porte sur la place publique des événements et des propos relativement anodins, voire marginaux. Mais quels en sont les impacts ?

En partageant le billet de ce groupuscule chrétien fondamentaliste, on m’a reproché de leur donner de la visibilité alors qu’on devrait les ignorer. Parallèlement, Jennifer Pawluck a tout simplement partagé la photo d’un graffiti présent dans l’espace public et se retrouve avec une accusation au criminel. Donc : elle est potentiellement une criminelle.

J’ai l’impression qu’on assiste à une redéfinition fondamentale de notre rapport à la symbolique politique, dans ces deux cas.

Le danger majeur est celui du troupeau. On reste entre nous, on partage des machins sur Facebook et sur Twitter, et on se tape dans le dos sans se soucier de nouer un véritable dialogue dans l’esprit de la délibération démocratique. Dialogue de sourds, tout simplement. Par exemple, Éric Duhaime, dont l’émission a des cotes d’écoute désastreuses, apparaît souvent dans mes fils de médias sociaux, démonisé par mes « amis » gauchistes. De la même manière, j’y ai contribué en partageant ce billet de chrétiens fondamentalistes.

D’autre part, il y a un autre danger : se croire victime et, ce faisant, alimenter un discours destructeur envers nos semblables, nos institutions et notre capacité à construire un vivre-ensemble meilleur. Est-ce que Jennifer Pawluck a véritablement désiré la mort du porte-parole de la SPVM ? Bien évidemment que non. Elle n’a fait que publier la photo d’un graffiti. Mais par associations d’intentions, le pouvoir institutionnel la rend potentiellement coupable de miner nos institutions.

Car dans les deux cas là est la pente glissante : donner du crédit à ce qui n’est que passif. À ce qui n’est que dette envers le dialogue démocratique. Je ne sais toujours pas s’il est légitime d’offrir une visibilité à des propos autrement marginaux. Mais une chose me paraît certaine : que la publication par Jennifer Pawluck d’une photo d’un graffiti dessiné dans l’espace public lui vaille des charges criminelles me semble une dérive insoutenable, peu importe son intention. Il s’agit là d’une attaque à la liberté de partager notre indignation face à une situation que nous considérons inadmissible. Une petite dictature policière du quotidien.

Partager des informations sur les médias sociaux comporte sa part de risques et de responsabilités, certes. Mais en ces temps troubles, j’ai l’impression qu’il s’agit là d’un réflexe démocratique visant à mettre en garde nos concitoyens contre les possibles dérives d’un système de pouvoir qui vise notre apathie bien plus que notre silence. Ce qui est bien pire.