Héroïne(s) : Expérience totale

13 novembre 2015 13h44 · Théâtre La Chapelle

Photo: Jean-François Boisvenue et Claire Renaud

Photo: Jean-François Boisvenue et Claire Renaud

 

Livia Sassoli aborde avec nous la création de la pièce Héroïne(s) où la dépendance côtoie la solitude, le cynisme et des expériences distinctives.

En plongeant dans l’univers de la consommation de drogues dures, Nicolas Berzi présente le destin fatal de trois femmes héroïnomanes, victimes d’une overdose. Lorsqu’elle interprète cette dépendance, Livia Sassoli explore ses propres dépendances: «La dépendance est un besoin vital et primaire de quelque chose qui n’est pas supposé l’être. Sans lequel on ne peut plus vivre. Le terme dépendance nous fait rapidement penser à des choses extrêmes comme la drogue, le jeu, l’alcool, etc., mais je crois qu’on peut être dépendant de bien des choses», lance l’interprète. «En tant que comédienne, je pars toujours de ma propre expérience à une échelle moindre et je l’amplifie pour le besoin du rôle. Je crois qu’on est ou qu’on a tous été dépendant de quelque chose.»

Pour parvenir à ses fins, à une interprétation juste de la dépendance, mais surtout de la consommation de drogues dures, Livia Sassoli s’inspire de témoignages, d’interprétations d’acteurs dans des films s’intéressant à la consommation et ses conséquences, pour bien capturer le paradoxe qu’est l’héroïne, à la fois poison et médicament: «elle devient la chose qui te détruit et te sauve. Dans la pièce nous avons séparés les phases de l’héroïnomane en différents tableaux que nous vivons pleinement à chaque fois : la mort par overdose/ le flash (injection)/ le manque/ le moment où tu sais que la drogue s’en vient, mais que tu ne l’as pas encore/ la guérison», dévoile Livia Sassoli, rappelant les phases de la consommation. «C’est surtout très exigeant physiquement, car tout passe par le corps. Oui, j’ai regardé des films (Trainspotting, Requiem for a dream), j’ai lu plein de témoignages, j’ai consulté plein de reportages photos. C’est bouleversant, ça me laissait toujours avec un mal de cœur profond, admet la comédienne. Après, Nicolas Berzi ne travaille pas dans le réalisme, alors c’était bien de voir ces choses-là, mais l’important était plus de créer des états. Moi-même, je ne suis pas vraiment une comédienne qui va aller regarder des vrais héroïnomanes pour m’inspirer (comme le font certains acteurs américains). Je pars de mon expérience personnelle pour l’amplifier.»

Déjà annoncée ou réalisée, la mort de ces femmes ouvrira la porte sur les territoires personnels, liés étroitement aux dépendances, aux visions du monde de ces femmes, par des expériences performatives et multimédias radicales, signe d’un univers étranger à la plupart, ouverture imminente vers un monde tragique.

Le personnage interprété par Sassoli, par exemple, se déteste et déteste tout ce qui est autour d’elle, un état qui amène certainement une dimension de complexité autant dans sa performance que dans le lien à établir avec les autres personnages et avec le public. «Ça a été une grosse problématique pour mon personnage, admet Sassoli. Comparativement aux deux autres personnages, j’étais toujours à part. À chaque fois que je parlais, c’était étrange et ça sortait de nulle part. Il a fallu qu’on travaille beaucoup pour intégrer ce personnage au reste du spectacle et réussir à véhiculer des émotions qui pourraient se rendre au public. Il a fallu qu’on décide à un moment donné que si elle se détestait autant, c’est qu’il y avait quelque chose à découvrir en elle et il y a un moment dans le spectacle où elle s’ouvre, et où on découvre une femme sensible et blessée. Il fallait que mon lien aux autres personnages et au public se fasse graduellement, mais ce n’était pas chose facile, et j’ai vécu un processus de création parsemé de doutes.»

En plus d’une complexité chez les personnages, Nicolas Berzi ajoute une dimension multimédia à son spectacle déjà radicalement confrontant, pour ses personnages et pour le public. «En fait, il faut savoir que c’est un spectacle complètement multimédia (projections vidéos/musique live/ éléctroacoustique), donc tous les états que nos personnages vivent, envahissent la scène et le public, explique Sassoli. Je ne vendrai pas de punch, mais l’injection, par exemple, est toujours ressentie aussi par le public à cause d’effets sonores et visuels directement dirigés vers eux. C’est vraiment une expérience totale, le public ne vient pas juste s’asseoir dans un siège pour regarder ce qui se passe devant lui.» Un rapport au multimédia qui n’est pas nécessairement aisé, pour les comédiens sur scène et qui demande une période d’adaptation certaine: «il y a énormément de manipulations avec la technologie, ce sont des choses que nous n’apprenons pas à l’école, mais qui deviennent de plus en plus une réalité sur la scène contemporaine. La difficulté est alors d’effectuer toutes ces manipulations techniques tout en restant dans notre personnage et concentré», explique Livia Sassoli, avant d’ouvrir la porte vers une conception plus philosophique de la performance. «Là, je parle de personnage, mais Nicolas Berzi ne serait pas content : il considère qu’il n’y a plus de personnage à notre époque et que nous ne faisons qu’effectuer des actes performatifs. Ça aussi, c’est difficile à accepter pour un comédien. On a tellement été habitué à créer des personnages. En fait, on n’a jamais appris autre chose. Et vous voyez, même les questions que vous me posez s’adressent à cette notion de personnage qui va sûrement disparaître dans le théâtre contemporain.» Une leçon à retenir, pour mieux saisir la complexité et l’unicité des actes performatifs sur scène.

En bout de ligne, cette expérience distincte, cette confrontation avec la perception du public et ce nœud d’émotivité et de sensations vécues par le corps et l’esprit grugent l’acte performatif autant que son interprète. «J’en ressort vidée, sur le bord de l’évanouissement. J’en retire que nous pourrions tous, sans exception, être héroïnomanes. C’est la détresse humaine à son apogée. C’est pourquoi je crois que ce spectacle devrait toucher tout le monde.»

 

Héroïne(s)
Du 12 au 14 novembre à 20h et du 17 au 21 novembre à 20h, à La Chapelle.

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