Entrevue avec Véronique Côté, auteur de Tout ce qui tombe

Photo: Maude Chauvi

Quelle est la genèse de l’histoire ? D’où est venue l’idée d’enchevêtrer quatre histoires d’amour à trois époques différentes ?

Je ne me rappelle plus vraiment d’où m’est venue l’idée des destins enchevêtrés… En fait, il s’agit d’une commande de Frédéric Dubois du Théâtre des Fonds de Tiroirs. Il m’a demandé d’écrire un texte à propos des murs. Il voulait aussi collaborer avec Julianna Herzberg, une comédienne allemande qui, avec sa famille, a vécu le passage entre l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest. Mais le thème était plus vaste que le mur de Berlin; il s’agissait de tous les murs. C’est une pièce à laquelle j’ai longtemps rêvée. J’ai été un bon moment sans écrire, à penser à ce thème, à l’histoire de la fuite de la famille de Julianna.

Tout d’abord, Julianna, Frédéric et moi avons refait le parcours de la fuite de la famille de notre amie allemande. La première étape du travail a vraiment été un voyage. Après, j’ai longtemps cherché la porte pour entrer dans cette histoire. Je ne savais pas quoi faire, jusqu’à ce qu’on réalise un laboratoire avec des comédiens. C’est à ce moment que ces trois histoires sont nées. Pour aborder le thème des murs, j’ai utilisé des histoires empêchées, des amours impossibles.

Puis, il y a eu une longue période où j’ai été complètement figée par le caractère historique et politique de l’affaire et j’avais vraiment l’impression de ne pas avoir les compétences pour écrire à propos de ce sujet. Je me suis documentée, mais je n’arrivais toujours pas à trouver une porte pour la fiction et je me suis un instant demandée : de quoi suis-je capable de parler ? D’amour. Encore plus d’amours impossibles ! C’est pour cette raison que j’ai imaginé ces trois couples. L’idée des trois époques est arrivée parce que j’avais envie que cette histoire se passe en 1989, mais je voyais mal comment en rester là… j’ai donc opté pour trois époques, mais tout cela était de l’ordre du pressentiment.

Sur la route, Julianna nous raconte cette première frontière à franchir pendant la fuite de sa famille en 1989 : ils avaient inventé un mariage d’une tante de son père pour expliquer qu’ils se rendaient à Budapest. Ont dû se justifier, jusqu’au cadeau de mariage, une perceuse que le père de Julianna avait emballé comme un présent. Le père de Julianna collectionnait les disques vinyle : il en avait plus de mille. Les a vendus avant de partir, s’est fait un petit magot, caché pour la traversée de la frontière sous le frein à bras de la voiture.[1]

Journal de voyage de Véronique Côté,
22 juillet 2007 – Dresden – Brno, 350 kilomètres

Qu’est-ce qui vous a amenés, Frédéric et toi, à collaborer avec Julianna ?

Tout a commencé quand Frédéric Dubois est parti en Allemagne pour un voyage de prospection : il voulait voir s’il était capable de tisser des liens avec des compagnies théâtrales là-bas. Julianna est une comédienne allemande qui connaissait déjà des artistes québécois. Des amis communs ont donc proposé à Frédéric de rencontrer Julianna. Et ça a cliqué. C’est la principale chose qu’il a rapportée de ce voyage : cette envie de faire un spectacle ensemble. Frédéric a réfléchi à qui pourrait écrire pour eux. Il a pensé me le demander parce qu’il avait lu plusieurs de mes journaux de voyage et que, par les tournées avec les spectacles de Wajdi Mouawad, je me suis beaucoup promenée entre le Québec et l’Europe. Il trouvait que c’était un état d’esprit qui correspondait à ce dont il avait envie. Il m’a passé la commande et je suis allée rencontrer Julianna, toute seule, et nous nous sommes très bien entendues ! À l’été 2007, on a choisi de refaire tous les trois ensemble le chemin de la fuite des parents de Julianna, chemin qu’ils avaient parcouru un mois avant la chute du  mur.

Pourquoi refaire cette route ? Sur les traces de quoi nous lançons-nous ? Qu’est-ce que nous attendons de cette reconstitution, une histoire dans l’Histoire, une illumination, une épreuve ?[2]

Journal de voyage de Véronique Côté,
22 juillet 2007 – Dresden – Brno, 350 kilomètres

Parlez-nous du processus de création de la pièce.

Ça été long. Il y a eu plusieurs de périodes de jachère où j’avais l’impression de n’être capable de rien faire. Comme je l’ai mentionné, tout a commencé par le voyage. J’ai beaucoup posé de questions, on a parlé de l’histoire du  mur de Berlin, mais aussi de nos adolescences, de nos amours, de nos parents, de notre famille, de notre rapport au pays, au territoire. On s’est tous posé beaucoup de questions au cours de ce voyage; on a dû faire 6000 km dans la petite voiture allemande de Julianna ! C’était quand même un grand périple. Pendant ce temps, Julianna écrivait à ses parents et leur demandait des informations. Ce fut une étape fondatrice.

Quelque temps plus tard, on a fait un laboratoire avec les comédiens dont la plupart font partie de la distribution actuelle. Il y a seulement trois comédiens qui ont participé à la création de façon très importante et qui sont absents du spectacle : Marie-Josée Bastien, Jean-Michel Déry et Marie-Soleil Dion. On a exploré pendant les dix jours du laboratoire. Je suis arrivée avec les personnages et, à partir de là, on a inventé la matière ensemble, à partir d’improvisations. J’ai fait écrire les comédiens, je leur ai posé beaucoup de questions, on a organisé les trois histoires, comment ça pouvait s’emmêler, et on a gardé plusieurs éléments. Il y a des scènes presque textuelles à partir d’improvisations filmées, comme la première scène ATS Canada et la scène de rupture à l’aéroport. Les personnages se sont beaucoup étoffés et nourris de cette manière. C’est un univers qui est riche des imaginaires des créateurs qui ont participé à ce laboratoire.

Et après, j’ai écrit. Et ça a été très long. J’ai écrit en trois périodes après le laboratoire. Je suis ensuite partie à Budapest toute seule et c’est là que j’ai terminé la première moitié du spectacle. J’écrivais le matin, je marchais l’après-midi. J’ai fini d’écrire la pièce en entier au printemps 2011. Une première lecture, dans le cadre des Chantiers, constructions artistiques du Carrefour international de théâtre, fut très importante. C’est alors que Gill Champagne a entendu notre texte.

Quel est le lien entre ces histoires d’amour et la chute du  mur de Berlin ? Quelle est sa symbolique ?

J’ai vraiment essayé de trouver comment parler de l’histoire de la chute du mur de Berlin. En songeant au spectacle, j’ai beaucoup pensé aux gens qui avaient été séparés à cause du mur : le roman qu’il y a en dessous de cette histoire de séparation d’une ville est infini. Cela donne des histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres. Incroyables.

Je suis partie de deux questions pour écrire le spectacle : qu’est-ce qui nous lie ? Qu’est-ce qui nous sépare ?

Dans l’histoire, les personnages de 1989 sont séparés par le mur de Berlin, mais pas comme on pourrait l’imaginer. Ils ne sont pas séparés physiquement par le  mur. C’est davantage ce qu’il provoque dans leur vie qui finit par les séparer. Je trouvais cela intéressant comme point de vue car on peut être séparé par les choses de plein de façons différentes.

J’ai vraiment essayé de parler d’amour à travers ce prétexte du mur de Berlin. Il y a un fait que j’avais en tête : personne ne s’est aperçu de la construction de ce mur. La première fois qu’il est apparu, c’était une rangée de barbelés déployés dans la ville et il y avait des soldats postés de chaque côté. Après, le  mur s’est érigé peu à peu et les règles ont été de plus en plus sévères. J’ai pensé à cet événement survenu en une nuit sans qu’on s’en rende compte. Les gens pensaient que l’existence de ce mur n’aurait jamais de fin. Et puis non, cela a fini. Et j’ai eu envie de voir si c’était la même chose pour l’amour : on ne le voit pas apparaître, ça se construit, ça devient immuable et finalement, peut-être qu’il a une fin. En fait, est-ce que tout a une fin…?

À la frontière tchèque nous avons attendu dix minutes. La famille de Julianna avait attendu plus de deux heures sans savoir ce qui arrivait au père, emmené par les douaniers et retenu là tout ce temps. La mère de Julianna était en crise complète pendant tout ce temps.

Journal de voyage de Véronique Côté,
22 juillet 2007 – Dresden – Brno, 350 kilomètres[3]

Quel est le drame commun de ces personnages ?

On n’est jamais tout à fait bien à l’endroit où on se trouve. On a toujours un peu l’impression qu’il y a quelque chose qui se passe ailleurs et qu’on est appelé par cela. Même quand on se sent bien, même quand on vit un bonheur, il y a quand même cet ailleurs qui gratte à la porte. Je pense que ces personnages ressentent cela pour différentes raisons. Ce ne sont pas les mêmes enjeux, par exemple, pour les personnages de 1989. Il paraît que la tuberculose créait d’éternels insatisfaits qui pensaient qu’ils respireraient toujours mieux s’ils le faisaient ailleurs. On n’a plus la tuberculose, mais on a gardé une espèce d’insatisfaction latente en fait. Ceci fait vraiment partie des batailles de chacun.

Cette question a aussi rapport avec l’idée du pays, l’idée du territoire : à quoi on appartient, à quel sol est-on relié et, au-delà du territoire, à quelle histoire. En fait, c’était plus ou moins conscient quand je l’écrivais; je le vois maintenant que la pièce est écrite. Il y a un mot en allemand  ̶  heimat  ̶  qui veut dire la terre natale, mais qui inclut aussi la collectivité, les proches, l’idée d’avoir un endroit où tu te dis « c’est chez moi ». Ce sont des gens qui s’aiment et qui ont peur de ne pas s’aimer assez. Il y a une peur d’avoir échoué, une peur de l’échec amoureux. Ils cherchent comment s’aimer, comment faire pour que ça marche, comment faire pour vivre ensemble. Ce sont un peu des pantins suspendus dans les airs qui se demandent à quoi ils appartiennent. Mais ce sont bien souvent des passages dans une vie, ces moments-là. J’espère qu’on ne reste pas tout le temps là-dedans !

 Que signifie le titre de la pièce ?

« Tout ce qui tombe »… que serait la suite de la phrase ? Tout ce qui tombe trouve le sol en fait… Tout ce qui tombe arrête de tomber à un moment donné. Il y a donc cette idée qu’au bout de la chute, il y a quelque chose. Je pensais aux murs qui tombent et aussi au fait de tomber amoureux. Je pensais à nous qui chutons, qui allons à la rencontre du sol. Et après, tu te rends compte que la terre te porte. Au début, la pièce s’appelait « Il n’y a pas d’amours impossibles sauf les amours impossibles ». C’est une citation de Julie Gaudet-Beauregard. « Tout ce qui tombe » me semblait plus juste, mais c’est aussi de l’ordre de l’intuition. C’est aussi tomber dans l’amour. L’idée de la chute me remue : quand je vais au cirque, les images de chute me virent à l’envers. Il y a aussi le fait d’être entre deux choses, comme lors d’un voyage en avion.

C’est une pièce qui lance plusieurs pistes de réflexion sur l’amour. L’histoire se termine sur les mots du personnage de Marie : « tout n’est pas perdu ». Qu’est-ce qui n’est pas perdu ?

À l’époque où j’ai écrit la pièce, il y avait un état d’esprit général (qui a un peu changé avec le printemps qu’on vient de connaître) qui penchait vers le cynisme, le marasme, le désarroi… Plusieurs artistes s’emparent de ça avec vitalité, mais moi, ce n’est pas ce que j’ai envie de dire, au contraire… J’ai envie de dire que tout n’est pas perdu. S’il y a une chose qui me représente dans ce spectacle, c’est bien cette phrase. C’est ce que je voulais transmettre à mes contemporains. Marie parle à la fois pour elle et pour tous à travers le spectacle. C’est une volonté de lumière et de ne pas laisser tomber.

Racontez-nous votre parcours en tant qu’écrivaine (dramaturge), votre lien à l’écriture.

J’ai beaucoup de mal à dire que j’écris. En fait, je commence à être forcée de l’admettre ! C’est la partie de ma pratique artistique qui me demande le plus : ce n’est pas du tout évident pour moi et ça ne coule pas de source… C’est quelque chose que j’aime, mais qui me demande beaucoup, surtout lorsqu’il s’agit de le lancer dans la sphère professionnelle. J’ai fait un DEC en littérature au Cégep François-Xavier-Garneau où j’ai eu des professeurs extraordinaires qui m’ont incitée à écrire d’une façon moins compliquée, ils m’ont lancée sur des bonnes pistes. Quand j’ai commencé à écrire, le chemin qui a été le plus simple pour moi fut la poésie parce que c’était le genre littéraire que je connaissais le moins. C’était un endroit où je me sentais libre, plus que le récit ou le théâtre parce que je ne savais pas à l’adolescence ce qu’était la poésie. Maintenant, j’en lis plus. Ce fut un endroit clandestin où j’ai commencé à prendre de la liberté. Je n’écris pas de façon prolifique, je n’ai pas une grosse production. J’écris beaucoup par bribes et, dans ma vie privée, beaucoup de journaux de voyage. La commande que Frédéric Dubois m’a passée est une première œuvre dramatique et je lui suis infiniment reconnaissante. Je ne l’aurais peut-être jamais fait s’il ne me l’avait pas commandée, mais c’est quelque chose que j’avais vraiment envie de faire. Mais c’est beaucoup plus simple pour moi d’être une comédienne ou metteure en scène.

Quelles ont été vos collaborations avec Frédéric Dubois ?

La première fois qu’on a travaillé ensemble, c’était pour une coadaptation et une comise en scène de La Cerisaie, de Tchekhov, jouée en plein air au Parc Notre-Dame-de-Grâce en 2008. J’ai aussi interprété pour lui le personnage de Macha dans La Mouette (2008), du même auteur. J’ai interprété le rôle de Sœur Saint-New-York des ronds-d’eau dans Ines pérée et Inat tendu, au Studio d’essai de Méduse en 2010. On a aussi travaillé ensemble dans le cadre du Carrefour international de théâtre pour le spectacle déambulatoire extérieur Où tu vas quand tu dors en marchant…? J’ai coécrit avec Steve Gagnon et mis en scène la station Jardins secrets. Frédéric et moi sommes de bons amis et nous travaillons bien ensemble.

Quelles influences tirez-vous de votre travail avec Wajdi Mouawad ?

C’est certain que le fait de travailler avec Wajdi Mouawad depuis sept ans pour les pièces Forêts et Le sang des promesses (2006 à 2010) et Temps (2011-2012) m’a beaucoup apporté en tant qu’artiste : dans le temps, ça représente la plus grande partie de ma vie professionnelle. J’ai traversé ma vingtaine et mes plus grands doutes de comédienne au cœur de ses œuvres et de son écriture. Il m’a appris, entre autres, à travailler dans un état de tremblement. Il m’a aussi offert quelques-unes de mes plus grandes joies théâtrales. J’ai vécu, en jouant Forêts et Temps, des moments galvanisants. C’est un créateur d’exception que j’admirais quand j’avais vingt ans, et que j’admire toujours, plus encore peut-être, dix ans plus tard. Wajdi, c’est quelqu’un qui n’a aucune complaisance envers l’œuvre qui est en train de naître. Il fait en sorte que chacun des créateurs autour de la table améliore la production. Il est implacable quand il y a quelque chose qui ne marche pas : il faut couper, réécrire, recommencer. On doit travailler jusqu’au bout, jusqu’à la dernière seconde. Moi, ce n’est pas dans ma nature, mais je garde en tête cette acuité. C’est ce que je vise, même si je sais bien que je ne suis encore rendue là. À cet état. À cette fulgurance.


[1] Côté, Véronique, Journal de voyage, Dresden-Brno (2007)

[2] Id.

[3] Id.

Propos recueillis par Lysandre Monette-Larocque – été 2012

Partagez cette page

+ Ajouter le vôtre Commentaires 6

  • 20 septembre 2012 · 12h46 Maude Martin

    J’ai très hâte de voir ça!

  • 20 septembre 2012 · 15h44 Tanya Dykstra

    Ce qui me plait le plus avec cette pièce, c’est que, outre l’histoire de base, l’idée principale de la pièce, je n’ai absolument aucune idée à quoi m’attendre. À regarder la maquette des décors et les croquis de costumes, j’ai l’impression d’un moment d’attente, un souffle, un temps (fixe ou qui passe). Un reflet de réflexion.

  • 23 septembre 2012 · 22h24 Sonya Matte

    J’apprécierais beaucoup gagner une paire de billets pour faire cette belle sortie culturelle avec ma fille lors de son anniversaire en octobre.

  • 28 septembre 2012 · 08h42 Renald Lefebvre

    Quelle belle pluie de critiques élogieuses qui «tombent» sur cette pièce. Tout pour donner le goût d’y assister.

  • 28 septembre 2012 · 09h55 Micheline Saulnier

    Le sujet de la pièce me touche particulièrement et j’aimerais bien la voir.

  • 1 octobre 2012 · 09h57 Jacqueline Dubé

    J’ai connu Véronique adolescente, déambulant dans son école secondaire un livre à la main. Déjà, elle se distinguait par sa soif de lire, de comprendre, son ouverture et son questionnement. Je savais que je la retrouverais un jour au premier plan de la scène culturelle. J’y serai jeudi pour apprécier ce 15 ans de cheminement.



Concours

À gagner, une paire de billets pour Les Enrobantes.

Pour participer, commentez un texte en expliquant pourquoi vous voudriez aller voir la pièce.

Les gagnants seront sélectionnés au hasard parmi ceux qui auront soumis un commentaire durant la semaine précédent le tirage et qui auront fourni tous les renseignements nécessaires lors de l'envoi de celui-ci. Les gagnants seront contactés par courriel et/ou par téléphone. Tirage le 1er mai 2013.

Saison 2012-2013

Crédit photo : Vincent Champoux

Téléchargez la brochure de saison

L’histoire du Trident

Calendrier

@TheatreTrident sur Twitter

Derniers commentaires

À lire également

Théâtre du Trident
269, boul. René-Lévesque Est
Québec (QC) G1R 2B3
T 418 643-5873
F 418 646-5451
info@letrident.com
www.letrident.com