Entrevue avec Alexandre Fecteau

Ionesco travaille la plupart du temps à partir d’archétypes, notamment dans la pièce Rhinocéros. Quelle serait la rhinocérite, cet appel au conformisme, qui guetterait la société actuelle ?

D’abord, il me semble important de préciser que, bien que j’aie fait le choix de ne pas axer ma mise en scène autour de l’idée de totalitarisme, inhérente au texte de Ionesco, je n’en suis pas moins conscient que nous n’en sommes pas à l’abri. Il se pourrait bien qu’un gouvernement démocratiquement élu en vienne à nous enlever des libertés comme cela s’est vu ailleurs. Cependant, quelles que soient nos allégeances politiques et quoi qu’on puisse reprocher à nos dirigeants, il faut reconnaître que notre situation démocratique actuelle ne se compare pas à celle de la Syrie, de la Chine ou de la Russie pour ne nommer que celles-là. C’est pourquoi j’ai senti le besoin de rapprocher la pièce du Québec actuel et d’axer la mise en scène sur la façon dont le mal se propage plutôt que sur un mal en particulier. Il me fallait tout de même une rhinocérite bien de chez nous… et je n’ai pas eu de mal à la trouver ! Pour moi, le confort est le danger qui nous guette. Je parle de toutes ces promesses de bonheurs qui s’achètent ( et les exemples ne manquent pas ! ), qui doivent nous rendre la vie meilleure, dont on nous dit qu’elles sont essentielles et qui nous correspondraient parfaitement. Je parle de ce confort dont on abuse. Ce confort auquel on croit avoir droit. Le confort qui nous rend malades. Ce confort qui finit par nous achever. Physiquement, ses ravages sont clairement manifestes : le mal qu’on se fait à trop vouloir se faire du bien, à trop se récompenser, à éviter l’effort et la douleur finit par déformer nos corps. Psychologiquement, il nous maintient prisonniers de relations malsaines, les envenime ou nous empêche d’en connaître de nouvelles. Il nous empêche de nous émanciper et de nous réaliser. Politiquement, on en vient à croire que seule compte la protection de notre quête de confort, trop occupés que nous sommes à cheminer dans des sillons de bonheur tracés par ceux qui tentent de nous le vendre. Difficile alors de rêver d’un monde différent quand on ne veut rien y changer. Pourtant, j’en connais qui ne se gêneraient pas pour vous dire qu’ils peuvent vous l’offrir. À condition d’y mettre le prix, bien entendu.

Quels seraient alors les « Bérenger » d’aujourd’hui, les résistants ?

Il n’y a malheureusement pas de réponse facile à cette question… Qui peut réellement se targuer d’échapper aux mouvements de masse alors que tout est « de masse » aujourd’hui ( encore plus qu’à l’époque de Ionesco ) : média de masse, tourisme de masse, divertissement de masse ? Et, à l’opposé, dès qu’on tente de nommer un groupe de résistants, il semble qu’on nomme immanquablement une idéologie ou une autre. Et les idéologies sont, elles aussi, potentiellement dangereuses lorsqu’on y adhère aveuglément, parce qu’elles menacent notre individualité, donc notre esprit critique, et ce, même dans les contre-courants. Alors je répondrai, bien qu’on l’ait entendu mille fois, que les résistants sont les libres penseurs, qui se tiennent à l’abri des influences soudaines, des tendances, des modes, voire des groupes.

Cependant, ce que le texte de Ionesco nous dit d’original à propos des résistants à travers le personnage de Bérenger, c’est que les résistants ne sont pas nécessairement ceux que l’on pense. Que ceux qui réussissent bien dans notre monde pourraient bien être ceux qui succomberaient les premiers si le monde basculait soudainement dans la barbarie. Bérenger a tous les défauts ( il boit, ne dort pas, s’habille mal, arrive en retard ) et pourtant, il est le seul à demeurer imperméable aux charmes de la rhinocérite. C’est comme si ses défauts lui conféraient une immuable humanité. Ce que j’en comprends, c’est que nos défauts font partie de ce que nous sommes et que ceux qui voudraient nous faire croire le contraire ont certainement d’autres intérêts que les nôtres.

Ainsi, il me semble que l’auteur nous sert un avertissement contre tous ceux qui nous promettent d’être plus grands que nous-mêmes, meilleurs que l’homme. Les sacrifices à faire pour y arriver pourraient justement nous priver de notre humanité…

En général, le théâtre de Ionesco présente l’évolution d’une situation jusqu’à son paroxysme. Comment comptez-vous illustrer sur scène cet état qui mène à « l’insoutenable » dont parle l’auteur ?

Ce que je trouve particulièrement intéressant dans la propagation de la rhinocérite, c’est qu’à un certain point, un renversement s’opère et que la normalité change de camp. Quand l’envahisseur prend le pouvoir, la maladie devient normale et l’humanité, criminelle. Pour moi, c’est là que se trouve l’insoutenable. Lorsque l’humanité, au sens de qualité, devient problématique, peut nous nuire, au point de mettre notre vie en danger. Dit comme ça, ça semble bien loin de nous ! Mais pensez-y un instant : comment amener quelqu’un à reconnaître qu’il a renoncé à son humanité ? Comment faire voir à toute une société convaincue de sa propre légitimité qu’elle est devenue monstrueuse et qu’elle doit reculer ? En fait, quoi de plus difficile que de définir notre humanité ! On le sait tous « intuitivement », comme le dit Bérenger. Tant qu’on ne nous demande pas de mettre des mots dessus, on a tous l’impression de savoir ce qu’est l’humanité.

Concrètement, sur scène, on verra le dernier humain devenir l’objet de curiosité, la bête de foire et les monstres prendre la place des humains. De là, une question importante se pose : une fois qu’on traite le défenseur de l’humanité comme un criminel, combien de temps peut-il rester les bras croisés alors qu’il perd ses droits tout en étant habité par la conviction que la société fait fausse route ? Autrement dit, combien de temps l’humanité peut-elle résister à la barbarie avant de sombrer à son tour dans la violence ? C’est sur cette question pour le moins inquiétante que nous laisse le texte.

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  • 5 mars 2013 · 13h01 Micheline Saulnier

    Ionesco, je le connais de nom mais sans plus. Et comme je suis exploratrice dans l’âme, j’aimerais bien voir cette pièce pour découvrir son univers.

  • 8 mars 2013 · 13h09 Roxanne Deschesnes

    J’ai eu la chance de découvrir Ionesco au secondaire, et depuis je suis une amoureuse de son écriture tordue et débridée. Je ne connais pas la pièce Rhinocéros, et j’aimerais énormément la découvrir. Étant étudiante, je n’ai pas les moyens de me payer une sortie au théâtre ce mois-ci.

  • 8 mars 2013 · 13h14 Roxanne Deschesnes

    J’ai eu la chance de découvrir Ionesco au secondaire, et depuis je suis amoureuse de son écriture débridée et tordue. Je ne connais pas la pièce Rhinocéros, et j’aimerais beaucoup la voir. Étant étudiante, je n’ai pas les moyens de me payer une sortie au théâtre ce mois-ci.

  • 9 mars 2013 · 12h14 Nathaly Gosselin

    C’est tout simple. J’adore Ionesco. Je le connais sans vraiment le connaître. Son univers me fascine. En 2007, j’ai vu la pièce « La Cantatrice chauve ». C’était mémorable. Puis, plus récemment, « Les Chaises » avec un décor incroyable et des comédiens talentueux. J’en veux encore.

  • 10 mars 2013 · 10h35 Nathaly Gosselin

    C’est tout simple. J’adore Ionesco. Je le connais sans vraiment le connaître. Son univers me fascine. En 2007, j’ai vu la pièce « La cantatrice chauve ». C’était mémorable. Puis, plus récemment, j’ai vu la pièce « Les chaises » avec un décor incroyable et des comédiens talentueux. J’en veux encore.



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Crédit photo : Vincent Champoux

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