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Se protéger de soi-même..!

À l’occasion du centenaire de la prison de Bordeaux qui aura lieu le 18 novembre 2012, je republie ce texte dédié à tous ceux et celles qui n’ont été que de passage en dedans.

Pendant que la marée monte / Et que chacun refait ses comptes… – Noir désir.

Il y a très longtemps, j’ai demandé à la direction de la prison une autorisation spéciale. Faire sortir deux détenus de la prison et les amener à une radio pour répondre à une entrevue sur mon programme. Quand j’ai appelé la secrétaire de la direction pour connaître la réponse, avant de me la donner, elle m’a posé deux questions:  « Avant de les sortir, tu ne veux pas savoir leurs crimes ? »,   « Non, je ne veux pas le savoir ».  « Tu ne veux pas savoir si ce sont des batteurs de femmes ou des pédophiles ? ».  « Non, je ne veux pas le savoir ». La réponse à ma demande spéciale était finalement positive. J’avais l’autorisation de faire sortir, pendant deux heures, deux détenus dont j’ignorais totalement le crime.

Après l’entrevue, sur le chemin du retour dans le taxi, un des deux détenus, s’est tourné vers moi et d’un air très curieux il m’a posé presque les mêmes questions que la secrétaire  »Tu ne veux pas savoir..? »,  « NON ».

À l’entrée de la prison, le gardien de l’accueil avait entendu l’entrevue. Il était impressionné. Il a félicité mes deux compagnons et puis il s’est tourné vers moi:  « J’imagine que tu n’as pas choisi n’importe qui, tu as vérifié leurs dossiers? »,  « NON ».

Aujourd’hui, ces deux hommes sont complètement réhabilités. L’un est devenu agent de voyage et un bon père de famille. L’autre est retourné à son travail d’éducateur sportif.

Je n’ai jamais voulu connaître les crimes des détenus qui participent à mon programme. Au début c’était pour me protéger de moi-même, de mes préjugés. Aussi, n’étant pas criminologue ou psychologue, je ne voulais pas naviguer dans des eaux qui ne relèvent pas de mes compétences. Au fil des années, j’ai pris conscience à quel point, ne pas demander à mes Souverains les raisons de leur incarcération, cultivait, entre eux et moi, cette confiance indispensable à toute entreprise de réhabilitation.

Quelque soit son crime, aucun détenu n’échappe au rejugement. Sous le poids des regards, souvent il fini par se rejuger lui-même. Comment entamer un processus de réhabilitation lorsque s’ajoute aux jugements de la justice, la vindicte populaire ? Une forme de justice parallèle qui s’exprime et s’applique de bien des façons. Il suffit parfois d’un mot, d’un regard ou d’une question pour que celui ou celle qui a déjà payé sa dette à la société se voit revivre le procès.

Le concept de réhabilitation est fondé sur un principe fondamental. La capacité d’une personne à changer. Par mon travail auprès des Souverains, je suis un témoin privilégié du changement des hommes. Des hommes qui changent en mieux. Au grand bonheur de leur famille. Mais aucun changement n’est possible sans l’aide de la communauté. Le Québec a fait le choix de la réhabilitation de ses personnes incarcérées, entre autre par des programmes d’ouverture à la communauté. Les québécois devraient en être fiers.

Contrairement à ce que certains croient, la réhabilitation n’est pas un privilège ni une forme de charité. Le concept de réhabilitation ne s’oppose pas à celui de sécurité. Puisque toutes les sentences ont une fin, comment concevoir une sécurité réelle sans permettre à un détenu de sortir de la prison moins dangereux que lorsqu’il est entré..? C’est donc pour notre intérêt collectif qu’il faut privilégier la réhabilitation des personnes incarcérées.

‘Par ailleurs, une personnalité publique qui accède à la réhabilitation, devrait être perçue comme un symbole de réhabilitation. Une personne connue n’en demeure pas moins une personne et dans son cas, le verdict est toujours plus lourd à cause de l’attention médiatique. Ceux et celles qui ont entrepris le douloureux processus de réhabilitation ont besoin aussi de modèles à suivre. Réduire une personne (connue ou pas) exclusivement à son crime, est une erreur qui va à l’encontre d’une vision civilisée de la société. Tous les ex-détenus n’ont pas la chance de devenir pilotes d’avion et de sauver 306 vies. On ne peut pas exiger de chaque ex détenu, un tel exploit, pour mériter notre pardon.

La réhabilitation n’est pas non plus fondée sur le principe de pardon. Derrière chaque acte criminel il y a une part de responsabilité collective. En contribuant à la réhabilitation des personnes incarcérées, la société assume une part de sa responsabilité. J’évoque cette image de l’arbre et la feuille proposée par Gibran Khalil Gibran, dans son livre le prophète, au chapitre sur  « Le crime et le châtiment »:  « Pas une seule feuille ne peut jaunir sans que l’arbre entier le sache tout en restant discret. Ainsi nul homme ne peut mal agir sans que vous tous le vouliez en secret ».

Une fois, j’ai invité un ex détenu et ancien participant à mon programme pour dire un texte que je voulais enregistrer juste en face de la prison. Il avait une voix radiophonique, je l’ai donc engagé pour un petit contrat. Une fois son travail terminé, il m’a confié à quel point mon programme lui avait fait du bien,  « Tu m’as fais vivre du bon temps en dedans, je ne te remercierais jamais assez ». Il m’a offert une bouteille de vin. Je l’ai invité chez-moi pour prendre un verre. J’ai appris par la même occasion combien il était heureux. Ses affaires avaient repris. Sa fille s’était mariée. Il attendait patiemment de devenir grand père. Il avait commencé l’écriture de quelques berceuses. Cet homme était poète, chansonnier et il avait trouvé dans mon programme un lieu qui répond à ses besoins de création.  « La liberté c’est de choisir sa propre prison » a t-il chanté un jour à ses camarades Souverains.

Dans mon programme, les Souverains chantent. Des émeutes de mots éclatent en rap, des mots explosent en vers et en proses, frappent, assiègent, dérapent, étonnent, détonnent, des mots écrits et criés, confiés, des mots colères, des mots repentir, des mots qui font du bien, des mots qui ne demandent qu’à être entendus. Une autre façon de payer sa dette à la société, c’est d’y revenir un peu moins révolté, moins frustré, moins délinquant, moins criminel et pourquoi pas plus épanoui. Comme cet homme que j’ai invité chez-moi pour boire un verre.

Comment un homme aussi lettré, aussi distingué et aussi sage s’est-il trouvé en dedans? Je lisais parfois cette question dans le regard des autres détenus. Une fois, l’un d’eux a fini par lui lancer la question, mais c’est moi qui a répondu,  « Personne ici ne saura ce que l’autre a fait pour être en dedans. Ailleurs, mais pas ici ».

Dans le spectacle des Souverains, cet homme ne s’est jamais senti exclu. Il a brillé par sa poésie et son humanité. Il s’est senti utile à quelque chose. Sa part lumineuse a triomphé sur les curiosités malsaines, y compris la mienne.

Il n’est venu qu’une seule fois en prison. Aujourd’hui, il chante des berceuses, au grand bonheur d’un enfant.

Mohamed Lotfi
Journaliste et réalisateur de l’émission
Souverains anonymes
avec les détenus de la prison de Bordeaux à Montréal.
depuis 1990