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L’énigme de la grenade

Je suis à Bordeaux, la prison. Dans le petit local qui me sert de studio temporaire depuis quatre ans, j’accueille douze Souverains, dont dix sont Noirs. Tous dans la vingtaine. Certains sont nés au Québec, d’autres sont arrivés très jeunes d’Haïti. Je sais d’avance que ceux-là se sentiront particulièrement visés par la nouvelle que je m’apprête à annoncer. Mais je ne veux pas l’annoncer n’importe comment. Pas comme dans les nouvelles. J’aimerais que mes Souverains retrouvent dans cette nouvelle plus qu’une simple fierté folklorique face à la réussite d’un homme. Un homme qu’ils perçoivent comme un des leurs.

Alors, je me mets à parler de Dany Laferrière. Au moins une heure. De son parcours. De son exil, fuyant le régime Duvalier-fils. De sa littérature, surtout. De l’importance qu’il accorde au style. De son père, le plus jeune maire de l’histoire de Port-au-Prince. De l’absence de ce père, poussé à l’exil par le régime Duvalier-père. Et de ce rendez-vous manqué à New York de Dany avec son père, en 1984. De cette porte que le père n’a pas voulu ouvrir au fils. De ce retour pas comme les autres vers la terre natale. L’absence prenait tout d’un coup la forme d’une énigme, d’où le titre du 19e roman de Laferrière.

L’absence du père, la plupart de mes Souverains en savent quelque chose. Ils en ont souffert longtemps et secrètement. Dany Laferrière en a souffert aussi, mais vraisemblablement, cela n’a pas entravé son épanouissement, ni sa réussite. Comment a t-il réussi, là ou d’autres ont échoué ?

Je pose la question. Silence. L’un d’eux finit par exprimer son incompréhension devant cette porte restée fermée. Il aurait aimé que le fils retrouve son père, que le père retrouve son fils, comme la fin heureuse d’un film. Je réplique que la vie n’est pas toujours comme dans les films. Ce père avait des rêves pour Haïti. La démocratie, l’égalité, la liberté. Il a fondé un parti politique, Le Souverain. Mais face à la dictature, son rêve a été brisé. Il a dû partir. Fuir. S’exiler. Il n’a jamais donné de ses nouvelles. Peut-être parce qu’il voulait protéger son fils de la mort d’un rêve.

Pour aller au cœur du sujet, je repose ma question autrement. Comment peut-on réussir à échapper aux effets néfastes de l’absence du père? Silence de nouveau. Le sujet est délicat, je le sais. Depuis 20 ans, les Souverains se montrent plus à l’aise à m’en parler en privé. Alors, je me permets de leur avancer une hypothèse sur l’énigme de la réussite de Dany Laferrière malgré l’absence de son père.

Peut-être Dany a-t-il trouvé dans la littérature de quoi combler un vide, une absence. De quoi apaiser une angoisse. Chose certaine, Dany Laferrière n’a pas laissé la mort du rêve de son père affecter le sien. Devenir écrivain. Sans la littérature, Laferrière aurait-il sombré lui aussi dans la déprime, comme son père, ou dans la révolte ? Chose certaine, il ne s’est pas apitoyé sur son sort. Si d’autres ont fait de la grenade une arme, lui, il en a fait un fruit.

Plus d’une heure à parler de Dany Laferrière, avant de leur annoncer qu’il vient de remporter le Médicis 2009. Mes Souverains ignorent ce qu’est le Médicis, mais ils ont bien compris qu’une aussi longue introduction ne peut être fondée que sur une très grande nouvelle. Leurs mains se sont levés et leurs cris de joie ont débordés jusqu’aux couloirs. Musique, tambours, rara, compas et bien sûr, rap. Une fois le calme revenu, j’ai conclu.

Le Médicis pour Laferrière, comme il dit lui-même, c’est deux jours de bons temps avant que l’angoisse de l’écrivain ne reprenne du service. Mais pour vous, chers Souverains, c’est peut-être l’occasion de lire celui dont vous êtes fiers. En lisant ne serait-ce qu’un livre de lui, vous saurez pour qui vous venez de danser, de chanter et de crier votre joie. L’occasion pour vous de plonger dans l’univers et le style d’un écrivain québécois, haïtien et japonais, à l’occasion.

Ne vous contentez pas de la popularité du personnage. Ne soyez pas fiers de lui seulement parce que vous le voyez souvent à la télé ou parce qu’il vient de gagner un prix. Ne faites pas comme moi, n’attendez pas des années avant de le lire. Longtemps, j’ai trouvé que par ses apparitions médiatiques, il volait la vedette à ses livres, jusqu’au moment où je suis tombé sur son titre Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? Je suis heureux de ne pas avoir attendu le Médicis pour lire Laferrière. Sa littérature est sublime. À défaut de démystifier l’énigme de la réussite, vous comprendrez parfaitement celui de la grenade. Un fruit cultivé à coup de génie, de charme et d’efforts.

Un Souverain se lève et me lance «dis, quand est-ce que tu vas inviter le fils du Souverain à notre émission?». Sûrement avant qu’il ne remporte le Nobel.

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Cinq semaines après cet entretien, soit le 11 décembre 2009, à l’occasion du 20 me anniversaire de Souverains anonymes, Dany Laferrière a accepté d’être parmi les invités d’honneur. Il a lu un extrait de son roman « L’énigme du retour ». Un Souverain a tenu à lui donner le mot de la fin. Cela se passe de toute description, il suffit d’entendre: http://www.souverains.qc.ca/ar20ans.html

sa20ans