Blade Runner 2049: sublimer l'androïde
Cinéma

Blade Runner 2049: sublimer l’androïde

C’était une fantastique mauvaise idée: réaliser une suite au mythique Blade Runner de Ridley Scott. Un pari risqué pour Denis Villeneuve, qui s’est acquitté de la tâche monumentale avec le brio qu’on lui connaît. 

C’est sur un Los Angeles froid et sombre que s’ouvre Blade Runner 2049. Dans ce futur fade où l’humain moyen n’a jamais posé les yeux sur un arbre, l’inspecteur K (Ryan Gosling) est chargé de trouver et tuer des réplicants (somme toute des androïdes semblables en tous points à un être humain) qui désobéissent aux ordres de leurs maîtres. C’est sur cette toile de fond que se dessinera une véritable quête d’identité, une course-poursuite dont l’arrivée a pour but de définir ce qui fait qu’un humain est réellement humain. Ce n’est donc pas un film de science-fiction comme les autres, à l’instar de l’opus original. Les thèmes abordés tout au long du film stimulent la pensée et, dans une certaine limite, ont une portée philosophique qui s’inscrit à point dans notre époque.

Jouant sur les limites de l’intelligence artificielle et de la création d’humains de synthèse, l’univers que dépeint Villeneuve n’est pas si loin du nôtre. Les conflits internes que vivent les personnages interprétés par Gosling et Ana de Armas formulent des questionnements que l’on pourrait très bien voir naître d’ici quelques années, alors que nos relations avec les Siri, Google Home et Amazon Alexa de ce monde deviennent de plus en plus près de celles vécues avec des personnes réelles. Ces dits conflits viennent donc résonner très fort chez le spectateur, surtout dans la mesure où le reste du monde dans lequel prend place 2049 pourrait fort bien être notre futur. C’est donc un univers crédible et brutal que construisent ici les artisans derrière le film.

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Villeneuve s’est d’ailleurs bien entouré pour mettre ce monde en images. La direction photo de Roger Deakins est absolument époustouflante. Des intérieurs aux éclairages constamment en évolution aux extérieurs tout droit sortis d’un rêve mécanique, la caméra sert ici le propos comme peu de film réussissent à y arriver. Impossible de détourner les yeux de l’écran ne serait-ce qu’un instant tant on assiste à une orgie visuelle délicieuse, décadente de néons et de noirs profonds. Mais c’est le lien incroyablement puissant unissant ces images au scénario et aux déchirements intérieurs vécus par les divers personnages qui vient donner une portée sublime au travail de Deakins. Non seulement nous transporte-t-il dans ce Los Angeles pourri par l’Homme, il nous le fait ressentir viscéralement. Les décors sont également époustouflants, le film étant entouré d’une aura de réalisme et d’une atmosphère « film noir» qu’ils incarnent et cadrent à merveille.

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Si le film de 1982 a eu la chance d’avoir le pionnier du synthé Vangelis aux commandes de sa trame sonore, bien campé derrière son massif CS-80, 2049 n’a pas trop à se sentir gêné. Effectivement, c’est le non moins reconnu Hans Zimmer qui signe ici la musique. Bien qu’elle ne soit peut-être pas aussi iconique que celle de son prédécesseur (à laquelle elle est condamnée à être comparée), la trame sonore de Zimmer est un très bel hommage à celui-ci. Lui et son équipe ont dépoussiéré un vieux CS-80 et le compositeur s’en est donné à cœur joie, à en croire nos oreilles. Il y a quelques sommets où pointe la nostalgie, le tout sans tomber dans le pastiche de l’œuvre originale. Alors qu’il s’agit selon Villeneuve de la meilleure trame sonore qu’il ait mise sur un de ses films, force est d’admettre qu’elle est à tout le moins fort bonne.

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Le scénario signé par Michael Green et Hampton Fancher peut se targuer d’être solidement ficelé, mais surtout de reprendre le flambeau de Blade Runner là où on l’avait quitté en 1982 sans s’égarer. Le studio a une politique très stricte en ce qui a trait aux spoilers et on m’a remis une longue liste de sujets à ne pas aborder qui m’empêche d’en dire beaucoup plus, mais il faut savoir qu’hormis quelques moments un peu plus faibles à la limite du cheesy, le tout est extrêmement bien écrit. On n’a jamais l’impression que l’histoire déraille, malgré plusieurs détours surprenants qui peuvent au départ faire hausser le sourcil, avant qu’ils soient rattrapés par l’histoire plus tard avec brio.

Le grand retour d’Harrison Ford dans les bottes de l’inspecteur Deckard ne déçoit pas. Du haut de ses 70 ans, il donne habilement la réplique au K de Gosling, lui volant immédiatement la vedette dès son apparition à l’écran. Ce dernier livre une performance qui n’est toutefois pas négligeable, son jeu parfois trop stoïque étant au final bénéfique au rôle qu’il incarne dans cette production. L’incomparable Robin Wright est encore une fois au sommet de son art dans un rôle féminin fort et imposant. Mais c’est définitivement Sylvia Hoeks qui perce l’écran le plus souvent dans son rôle de Luv, une terrible assistante au Niander Wallace de Jared Leto. Ce dernier est, par ailleurs, très à l’aise dans ce rôle. Alors que l’on sait qu’il aurait pu être tenu par David Bowie s’il ne nous avait pas quittés, Leto s’en sort à merveille, mieux que dans la plupart des ses personnages passés.

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Par-dessus tout, c’est la réalisation presque chirurgicale de Villeneuve qui vient tisser tous ces fils ensemble dans un résultat magnifique, soyeux et rêveur, un exemple de ce que peut être la science-fiction aux relents philosophiques. Ayant accepté le projet car il ne voulait pas laisser quelqu’un d’autre se planter avec, il aura au contraire gagné ce pari immense qu’était celui de faire une suite à Blade Runner. Visuellement captivant, ajoutant un pan important à l’œuvre initiale sans tomber dans la nostalgie facile et le fan service, le Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve est un film important qui marquera les mémoires.