Sortir de l’apathie collective

21 octobre 2013 13h24 · Théâtre d'Aujourd'hui

 

Entretien avec Luc Picard. 
Par Xavier Inchauspé, docteur en philosophie, directeur général adjoint de Sibyllines et membre du comité artistique du Théâtre d’Aujourd’hui.

Luc Picard sera sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui dans Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël de Michael Mackenzie du 8 octobre au 2 novembre 2013. 

 

On ne l’a pas assez vu au théâtre ces dernières années, mais il remonte sur les planches du Théâtre d’Aujourd’hui cet automne dans une pièce de Michael Mackenzie traduite par Alexis Martin. C’est Marc Beaupré qui l’a approché et Luc Picard n’a pu dire non à ce duo rythmé comme il les aime. Il incarne un courtier de Wall Street confronté à sa propre fin. L’histoire d’une crise donc, mais pas tellement celle de la crise bancaire et financière de 2008 qui ne serait que le contexte de la pièce selon Luc Picard. C’est surtout leur crise personnelle à eux, celle de son personnage et de celui incarné par Sophie Desmarais, « alors que tout leur univers se détruit en un soir », dit-il. C’est malgré tout l’occasion pour nous de faire un tour d’horizon sur ce qui l’allume ou l’exaspère dans notre société où le mot « crise » est sur toutes les lèvres. 


Parler de « crise » a toujours ceci de paradoxal : c’est le plus souvent une manière de ne pointer personne du doigt, de dire que la culpabilité est partagée. Le problème est général et donc la faute est collective. Et c’est entre cette idée et la volonté d’invoquer les responsabilités individuelles, plutôt qu’abstraitement collectives, que Luc Picard oscille. Comme moi d’ailleurs, comme d’autres probablement. Or pour cette crise bancaire, il faut bien responsabiliser ceux qui ont été trop loin. Les exemples, et même aujourd’hui plusieurs témoignages recueillis sous serment, ne manquent pas. « À AIG à Londres, ils étaient quelques centaines de courtiers et en quelques années, avant la crise, ils ont fait des milliards. C’est pas les banques qui ont fait de l’argent, ce sont les employés des banques. C’est pas les banques qui ont volé le monde, c’est le gérant de banque ». 

Étrange renversement quand même pour tous ces courtiers, fiscalistes, comptables qui faisaient autrefois dans l’imagerie populaire des petits métiers et qui sont devenus depuis une quinzaine d’années, les nouveaux rois. « Mais les rois ce sont toujours les mêmes : ceux qui veulent faire de l’argent à n’importe quel prix. Et peut-être qu’en ce moment, le meilleur moyen d’y arriver, c’est d’être broker. Comme c’était peut-être de vendre de l’alcool en 1920. Mais c’est le même genre de monde. Des chasseurs. Ces gars-là mesurent la valeur de leur propre existence au succès qu’ils ont, au pouvoir qu’ils ont. Et s’ils perdent ça, ils ont l’impression d’être inintéressants. C’est vrai, ce sont les nouveaux rois. » Ces « gars-là », parce que oui, c’est surtout un monde d’hommes : un véritable « boys club ». 

Mais le plus étonnant de cette crise bancaire et financière n’est pas tellement l’espace qu’on avait alors laissé à ceux-là pour manœuvrer, pour créer des produits dérivés ultra-complexes et, au bout du compte, toxiques. Le plus étonnant est qu’on ne semble pas avoir fondamentalement corrigé la situation. « On n’apprend rien. On est passé proche d’une espèce d’abîme économique. C’est très abstrait. C’est difficile à comprendre. Mais il ne s’est rien passé après. Peut-être que ces gars-là sont plus prudents. Mais le système n’a pas changé. Aux États- Unis, Obama n’a pas fait beaucoup. Le système est toujours aussi complexe ». Il devient alors difficile de les surveiller ou des les encadrer. Difficile surtout de prévoir ce qui nous attend et d’anticiper ou de prévenir les futures crises. 

Et voilà qu’il apparaît clair que la faute n’en incombe pas à ces seuls « gars-là ». C’est justement à partir de là que la responsabilité devient collective. En fait, on semble pris dans un cercle vicieux qui mêle les forces sociales, les forces économiques et les forces politiques. Pour Luc Picard, personne ne semble faire son travail au-delà du strict minimum : les citoyens ne s’impliquent pas suffisamment, les médias nous informent mal, les politiciens se contentent trop souvent du statu quo. Même les artistes n’osent plus tellement se mouiller, sauf peut-être pour la cause environnementale. Une cause « fondamentale, c’est vrai », mais « safe » malgré tout. C’est pourtant bien le rôle des artistes ou d’autres qui prennent la parole : « nous mettre la face dedans, dans ce qui est injuste, dans ce qui fonctionne pas. Humblement. Jamais pancartiste bien sûr. Pancartiste, ça c’est fatigant ».



Aussi, on semble bien tous embarqués dans le cercle vicieux. « De mon vivant, je n’ai jamais vécu une époque aussi apathique. Et c’est pas seulement au Québec. C’est partout en Amérique du Nord. Je ne sais pas pour l’Europe qui a une longue tradition de militantisme. Ils ont l’habitude de surveiller les pouvoirs, probablement à cause des souffrances vécues, à cause des deux guerres entre autres ». Évidemment, tout n’est pas noir et l’avenir n’est pas si sombre. « C’est vrai qu’il y a eu des petits réveils. Il y a eu Occupy Wall Street ou les casseroles ici. Même si on ne savait pas exactement c’était quoi, ça faisait du bien à entendre. Qu’il y ait quelque chose. Qu’il y ait encore de la vie ». 

« La jeunesse, c’est toujours celle qui va bouger le plus. Par principe. Eh oui, il y a une jeunesse intelligente et articulée. Mais démographiquement, en Occident, cette jeunesse est vraiment minoritaire. Ils n’ont pas le poids électoral que la jeunesse avait en 1968 par exemple. On fait moins d’enfants, c’est peut-être ça aussi. On s’est peut-être ankylosé. Parce qu’il y a plus de boomers ou de gars, plus jeunes comme moi, qui sont peut-être un peu fatigués ». 

Mais au-delà du poids démographique des « peut-être plus fatigués », il n’en demeure pas moins que le problème est plus structurel que simplement générationnel. Et au cœur de ce cercle apathique, certaines structures ont clairement décliné selon Luc Picard. Au premier rang, il y a la presse d’information. « Les médias d’information sont devenus une industrie du spectacle ». Ils font dans le sensationnel. « Si un sénateur envoie la photo de son pénis. Ça devient la nouvelle. En quoi c’est si important ? Ça change pas la vie des gens ! » Il parle des médias de masse surtout, car il existe bien une presse spécialisée « et pas seulement de gauche », ici comme ailleurs, qui informe en profondeur, cerne des problématiques et fait avancer la réflexion. Mais leurs articles sont en marge ou peu nombreux et parfois difficiles à trouver. « Il faut creuser ». 

Pour le reste, le problème reste entier. Quand ces médias d’information ne remplissent pas leurs pages ou leur temps d’antenne d’histoires spectaculaires ou de brèves nouvelles glanées chez les agences de presse, ils font dans le commentaire. Les journalistes de terrain ou d’enquête ont été remplacés par des chroniqueurs et des éditorialistes. À ceux-ci, « on demande d’avoir des opinions colorées sur les choses. Comme disait Pierre Falardeau, comment est-ce que tu peux avoir une opinion sur l’extrémisme religieux, puis le lendemain sur l’avortement, puis le lendemain sur les barrages ? C’est impossible. Personne ne peut être expert dans tout ça ».

« Je m’attends à plus de la presse d’information. En même temps, je les comprends un peu. Ils veulent survivre et les gens aiment bien les chroniqueurs. Ça vend. Ça semble plus accessible, plus humain. Je veux pas vraiment savoir ce qui est arrivé, je veux lire ce que Foglia en pense ou ce que Martineau en pense. Individuellement, on ne peut pas leur reprocher de faire leur travail ». Ils font ce qu’on attend d’eux et de toute façon « il nous en faut des columnistes, mais peut-être pas à pleines pages ». Encore une fois, le problème est plus structurel. Il n’est pas nouveau non plus, mais il est vrai qu’on semble récemment avoir atteint des sommets. « Parfois ils donnent leur opinion sur l’opinion du journaliste du New York Times. À la radio, on peut entendre un journaliste qui interviewe un autre journaliste. Même à la télé, ils s’interviewent entre eux. Ils deviennent des stars. C’est pas normal ». 

Pessimiste alors ? Il s’en défend vivement. « Non. Je ne suis pas pessimiste. Je suis en tabarnak ! Je ne suis pas fâché, pas pessimiste. Il va bien falloir que quelque chose pète quelque part. Ça peut pas être plate comme ça tout le temps ». En fait, c’est même l’inverse. Il se dit optimiste. Les choses vont bien finir par bouger. « On a tous besoin d’idéaux, besoin de batailles, besoin de communier. De faire partie d’un groupe, d’une communauté. On a tous besoin de ça. On a tous envie de ça. Ça va revenir à la mode d’avoir une solidarité sociale, une conscience sociale, d’avoir une curiosité ». Mais on n’y est pas encore. « On dirait qu’on met l’ignorance à la mode. L’intelligence va redevenir sexy, mais en ce moment, c’est pas tellement ce que je vois. C’est pas ce que je sens. Collectivement, on est un peu complaisant, je pense ». 

Le meilleur exemple est chez nos voisins américains. « Les gens ont élu Georges Bush parce qu’il était comme eux. Il ne sait pas où est l’Irak. C’est donc un gars régulier, accessible, pas compliqué. On ne se pose par trop de questions. Il est comme nous. Lui, c’est un vrai ! », dit-il en levant le pouce comme le faisait Olivier Guimond dans les pubs de 50. Mais les Américains n’ont pas grand-chose à nous envier. Malgré un bilan qu’il juge désastreux, « le Parti libéral du Québec a presque été réélu l’automne dernier ! » À partir du moment où tu peux gagner des élections, « seulement parce que tu n’es pas souverainiste », les choses ne peuvent que mal tourner. « Si tu peux gagner des élections par défaut, par définition, il y a des gens médiocres qui vont se retrouver au pouvoir. S’ils sont assez nombreux, alors il n’y a rien qui peut se passer ». 
Pas pessimiste Luc Picard, d’accord, mais clairement insatisfait. En fait, il regrette qu’il n’y ait personne qui l’inspire actuellement en politique. Oui, certains politiciens se dévouent et il respecte les sacrifices que doivent faire ceux qui s’engagent en politique. Mais aucun ne l’inspire véritablement. « Ils sont trop technocrates. C’est la télé qui a fait ça. Ils sont scrutés à la loupe, donc ils se surveillent. Tout est calculé ». Le moindre geste déplacé ou le plus petit lapsus va passer en boucle à la télévision. « C’est pas ce que tu veux dire qui est important. C’est ce que tu as dit. Même si tout le monde sait que tu voulais dire autre chose, tu vas avoir besoin d’un spin doctor pour t’en sortir ». 

Pour Luc Picard, c’est pourtant ce qui nous manque. On aurait bien besoin d’être inspiré. On aurait bien besoin que quelqu’un nous bouscule pour nous sortir de notre torpeur. « L’an dernier, on a un trois ou quatre mois où quelque chose se passait. Après, on était presque mort. Après un automne de révélations de corruption jusqu’ad nauseam, on a été assommé. On ne réagit pas vraiment. On est engourdi ». Pourtant, il y a parfois « des moments en politique où certains discours dépassent la partisanerie et viennent te chercher. Il y aurait dû en avoir cet automne avec la corruption et tous les maires qui se faisaient arrêter. Je trouve que Mme Marois a manqué là l’occasion de se lever et de parler à la nation. C’est dommage. Il y avait là un speech à faire, selon moi ». 
On aurait eu besoin, et d’ailleurs on a encore besoin, de ce genre de discours qui d’abord nous soufflent, puis nous poussent à l’action. « C’est comme l’incarnation de quelque chose qui est là collectivement et qu’on n’arrive pas à exprimer. Et là quelqu’un arrive, et hop, il réussit à prendre tout ça et à rendre en émotion et en mots » un problème public et à ouvrir une perspective nouvelle pour nous permettre d’en sortir. En disant cela, il a bien sûr en tête certains discours de Michel Chartrand, mais aussi de Pierre Bourgault, « le meilleur orateur qu’on ait eu ». Et alors que Luc Picard reproduit devant moi l’accent improbable et l’intonation unique de Bourgault, je le revois prononcer ces mots devant un René Lévesque tendu et visiblement agacé : « La démocratie telle que nous tentons de la vivre, ce n’est pas la sécurité. C’est dur. C’est agaçant. C’est harassant par moments. Mais c’est ça aussi un parti qui se veut libre! ». Bourgault dit « parti », mais on pourrait tout aussi bien dire « c’est ça aussi une société qui se veut libre ». Et je me mets à penser comme Luc Picard que parfois « le discours qui enflamme ou qui réveille peut nous sortir de l’apathie ».


Entrevue tirée du magazine 3900, une publication du Théâtre d’Aujourd’hui. Pour consulter tous les articles, visitez le site 3900.ca

Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 2 novembre.

 

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  • 4 novembre 2013 · 20h56 ugg homme hanen

    ugg homme hanen

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