6 Questions à Patrice Dubois

7 janvier 2014 15h47 · Théâtre d'Aujourd'hui

Patrice Dubois (Maude Chauvin)

En quelque vingt années de pratique, Patrice Dubois a participé à la mise en oeuvre de projets qui, tout en s’appuyant sur une recherche formelle, prennent parole et engagent une pensée sociale ou politique. Sa réflexion sur les questions du legs et du rapport entre les générations, présente dans ses créations depuis Everybody’s Welles pour tous et Les frères Laforêt (2004) se poursuit aujourd’hui avec le texte Le carrousel de Jennifer Tremblay dont il signe la mise en scène pour le Théâtre d’Aujourd’hui.

 

Le carrousel traite de ce courage d’une femme à changer le cours d’une filiation. En quoi cette lignée de femmes qui étouffent et qui s’expriment à travers Le carrousel a été une rencontre confrontante pour toi en tant qu’homme et père de famille ?

On est toujours préoccupé par ce qu’on va laisser à nos enfants. Particulièrement à ce qu’on va transmettre sans le vouloir, sans l’avoir décidé au préalable. On a beau avoir lu tous les manuels d’éducation, être discipliné, parfaitement bien alimenté et manger du yogourt 0 %, il n’en demeure pas moins que nos enfants ont des clés pour lire au tréfonds de nous-mêmes, on dirait. Ils en sortent des choses qu’on ne soupçonnait pas être présentes, vivantes. Ils puisent ou reçoivent ainsi un bagage formidable. Et ce bagage contient évidemment des pièges, des failles, des blessures. On ne peut pas décider ce qu’ils en feront. Mais on peut décider ce que nous-mêmes faisons avec le bagage qu’on a reçu. La narratrice du Carrousel porte en héritage tout un bazar, comme nous tous. Mais elle, à un point fantastique de sa vie où elle se permet un arrêt sur image, non pas pour évacuer, nier ou détruire ça, mais pour le comprendre et mieux vivre enfin.

 

Tu as souhaité à la fois un ancrage terre à terre, brut et concret pour l’interprétation de Sylvie Drapeau en même temps qu’un environnement artisanal et léger autour d’elle. Parle-nous de cet équilibre. Que recherches-tu à équilibrer ou à toucher dans cette théâtralité ? En quoi cette théâtralité parle-t-elle du texte de Jennifer Tremblay ?

Pour moi, le texte oppose le masculin et le féminin, dans un mouvement intrinsèque à sa construction dramatique, à son champ lexical, à son souffle. Les hommes font face aux femmes dans une espèce de joute sans vainqueur, mais totalement enrichie de leurs différences. La narratrice prend le meilleur des deux mondes, on dirait. Elle tangue d’un côté et de l’autre selon les mouvements de sa vie. Elle peut à la fois parler à sa grand-mère en une sorte de prière intime et partir à bras la scie à chaine de son mari. Elle élève ses fils avec une tendresse toute maternelle, mais elle prend la route comme un homme, frondeuse, brave, dure. À partir de ce constat, je me suis amusé à manipuler les lignes de contrastes: le musicien sur scène est un homme qui fabrique des sons donc de l’immatériel et le décor, tout construit qu’il est, est un espace lié à la mémoire, aux sens, à l’abstraction, etc. Pour ce qui est du travail avec Sylvie nous avons tenté de nous rapprocher de ce que l’intime peut avoir de précieux, mais surtout de brut quand il lui arrive d’être révélé, d’être extimé.

Quel est le lien secret qui t’unit à ce texte ? Ce lien est-il une forme d’engagement ?

Un engagement géographique, je dirais oui. Tous les jours de ma vie je pense à combien nous devrions mieux appartenir à notre territoire québécois. Et combien, par nos actions et nos choix politiques on devrait faire en sorte qu’il nous soit rendu. Pour moi l’idée d’indépendance commence par cette appartenance au territoire. Il précède même le combat pour la langue. Notre eau, nos terres, notre patrimoine paysager et notre manière d’organiser et d’habiter le territoire devraient nous dire, et nous nommer avant même qu’on ouvre la bouche. Le lien secret qui m’unit au texte c’est bien sûr mon lieu de naissance. Je suis né dans un paysage qui ressemble à celui décrit dans le texte. J’y reconnais à la fois la laideur industrielle, la dureté des saisons et la grande beauté de la lumière. Par-dessus tout, j’y sens tout ce potentiel en dormance et l’implosion éventuelle de nos forces vives.

Quelle est ta vision sur l’apport des femmes sur la modernité du Québec, sous-entendu par ce magnifique passage du Carrousel : « Mes fils, soyez ces hommes que les femmes espèrent connaître. »

Cette réplique frappe fort n’est-ce pas ? Je crois que les gars de notre génération, à peu près les premiers à pousser la poussette à deux mains (sans crainte de représailles !), nous avons entendu très tôt les femmes de nos vies nous dire de nous tenir debout. Ces femmes qui nous entourent, elles ont nommé ce qu’elles attendaient de nous. Féministes, carriéristes, mères émancipées, elles sont de formidables interlocutrices. Elles sont nos empêcheuses de tourner en rond. Elles nous confrontent dans notre traditionnel confort et notre possible fuite. J’étais attablé récemment avec un Égyptien du Luxor qui racontait (pour avoir vécu ici), à des Serbes comment les femmes du Québec menaient la baraque et ça s’exclamait d’étonnement autour de la table. J’étais fier de ça ! Par ailleurs, le « folklore » n’est jamais très loin. Quiconque veut bâtir une famille ou réfléchir sur sa famille se cogne vite le nez à la tradition. On ne peut la rejeter. Il faut faire avec « autrement ».

Comment inscris-tu ce projet dans ton parcours de metteur en scène ?

D’abord c’est mon entrée dans une nouvelle famille, celle du Théâtre d’Aujourd’hui et j’en suis très heureux. J’y suis accueilli avec ouverture et respect. On m’a soutenu dans mon rythme de travail et dans ma manière de faire et ça, c’est essentiel. Autrement, c’est un retour au solo, que j’avais abordé il y a déjà dix ans. C’est une forme que j’aime beaucoup et tout particulièrement quand elle ne tombe pas dans l’autobiographie thérapeutique. Comme j’en ai l’habitude, j’ai formé une équipe de concepteurs que je croyais être la meilleure pour entrer en dialogue avec ce texte. Beaucoup de ces artistes sont de nouveaux collaborateurs avec qui je n’avais jamais travaillé. Je voulais que le challenge soit complet et qu’on soit totalement centré sur l’oeuvre à bâtir.

Quel est ton souhait le plus cher pour Sylvie tout au long des représentations du Carrousel ?

Nous travaillons sur chaque tour de ce carrousel avec le plus d’honnêteté possible. Sylvie est une interprète qui aborde les choses avec son âme et son corps. Il faut connecter ces deux fils pour que quelque chose arrive, se déploie, prenne forme. J’espère qu’on sera arrivé à décortiquer si bien le texte qu’elle pourra simplement l’abandonner au public. Comme un secret qu’on glisse à un ami, dans le désordre de la vie.

 

Le carrousel de Jennifer Tremblay est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 15 janvier au 8 février 2014. Pour en savoir plus : http://theatredaujourdhui.qc.ca/carrousel

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    Sylvain Bélanger
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