Je suis une auteure qui boite – Jennifer Tremblay

10 janvier 2014 13h25 · Théâtre d'Aujourd'hui

Jennifer-72
Quatre ans après la pièce La liste, (Prix du Gouverneur général 2008, Prix Michel-Tremblay 2011, traduite en 5 langues, portée à la scène dans 8 pays et 100 représentations au Canada),  Jennifer Tremblay est de retour au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avec Le carrousel, qui sera présenté du 14 janvier au 8 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dans une mise en scène de Patrice Dubois avec Sylvie Drapeau. Dans le texte qui suit, elle nous livre un peu d’elle-même.

 

Je suis une auteure qui boite.

par Jennifer Tremblay

Je suis une auteure qui boite.

Il me faut beaucoup de temps pour franchir la distance qui me sépare de la ligne d’arrivée. Je ne peux pas m’obliger à courir. Je boite, je vous dis.

Le mot « prolifique » me terrorise. Il me semble qu’il faudrait que je le sois. Mais dès que j’essaie d’accélérer le rythme, je trébuche.

Autrefois, j’arrivais à argumenter, développer, expliquer. On m’avait appris ça à l’école. Mais le temps a fait de moi une boiteuse. Je ne peux plus dire « je suis sûre que… ». Je me contente de commencer mes phrases par « j’ai l’impression que… ». Je pense à Renoir qui n’y voyait plus rien et qui a peint le flou que lui donnaient à voir ses yeux malades, que lui donnaient à peindre ses mains malades. Les contours, les lignes, les frontières ont peu à peu complètement disparu de ses tableaux. Il y a une si grande douceur dans ses oeuvres. Cette douceur me fait plus mal que n’importe quelle image de guerre.

Je fais l’inventaire du plus large tiroir de ma table de travail. Endroit secret (qui ne l’est déjà plus) que personne n’a le droit d’ouvrir. Il y a :

— Une trousse contenant mon passeport, de la gomme, trois euros, un canif suisse.

— Quelques photos piquées dans les albums des autres, conservées dans une enveloppe jaune. Parmi ces photos, il y a un poney à la robe brune, le vent dans la crinière. Un bébé dans son cercueil. Une voiture accidentée. Mon père en chemise blanche, des cigarettes dans la poche. (Il rigole. On dirait un réveillon de Noël.)

— Une pile de quelques minuscules carnets de voyage. Tous entamés. Certains noircis d’un couvert à l’autre. Une phrase pigée au hasard : « Voilà, je suis de retour. Heureusement qu’il y a les bras tendus de mes fils qui m’attendent. Si ce n’était pas de ça… je ne suis pas certaine que j’aurais le courage de revenir. »

— Un article de presse racontant le décès, à Montréal, d’une mère de famille nombreuse. Six enfants. La dame était d’origine africaine. Elle est morte en couche. Erreur médicale.

— Un article découpé dans le cahier tourisme de La Presse au sujet des trains de luxe et de légende. Parmi ceux-ci le Blue Train. Le Transsibérien. Le Eastern & Oriental Express.

— Cinq lignes écrites à la hâte, sur un bout de papier jaune, après la millième lecture de Maria Chapdelaine : « Ma chère enfant/Ma chère enfant/Ce sont tes pleurs que j’entends/Ou le vent/Ou le vent. »

— Une photocopie du poème Le carrousel de Anne Hébert. À donner.

— Une jolie carte reçue de Bernard Émond, après que je lui ai moi-même écrit. Si j’étais cinéaste, je ferais des films de Bernard Émond. Le contraire de verbeux. Le contraire de complaisants. Qui d’autre que lui pourrait arriver à m’émouvoir avec un plan fixe sur une lampe de salon ?

— Une carte postale achetée à New Orleans. Une photo d’immigrants créoles dans un décor de misère.

— Une liste d’endroits où aller danser à Montréal.

— Des écouteurs en forme de papillons. Mon fils m’a offert ça pour mes quarante ans. En Amérique du Sud, je me suis fait plein de petites amies grâce à ces écouteurs farfelus. Ça me donne un air cool, j’imagine. Ou ridicule, peut-être.

— Une feuille lignée pliée en deux avec une idée de pièce et quelques répliques griffonnées à la hâte. Je ne comprends plus cette idée. Elle ne me dit plus rien. Mais je n’ose pas la jeter.

— Un roman de Stephen Zweig annoté, passages surlignés, quelques coins de pages pliés.

— Un cahier à dessin très chic. Achat ostentatoire. Acheté dans le but de commencer un éventuel projet d’envergure. On ne peut pas entamer un pareil cahier sans être habité par un élan sérieux, une énergie formidable. Le papier crème rugueux. Il faut une plume noire. Au début, j’ai eu envie d’écrire dans ce cahier des choses dures et cruelles, des phrases terribles. Déjà dix pages noircies. Mais il n’y a encore que de la douceur. Après une relecture sérieuse du matériel, je ne garde qu’une phrase : « Il suffisait que tu sois là pour que j’apprenne quelque chose. Même silencieux, même immobile, même endormi, tu m’apprenais quelque chose. »

— Un cahier à dessins pour enfants. Papier brouillon et reliure molle. Il tombe en morceaux. Je l’ai trainé partout, partout. Au bord de la mer. En promenade sur la montagne. Au travail. Au café. Au resto. À la bibliothèque. Je l’ouvre au hasard. Une réflexion sur Le carrousel : « Qu’est-ce qui provoque l’émotion ? Les contrastes vie/mort. Mouvement vertical. Réminiscence. Chagrin antérieur à la naissance reçu en héritage. Champ lexical du carrousel : enfance, joie, musique, animaux, chevaux, fête, mouvement, miroirs, fioritures, billets, manège. »

Plus loin, une réflexion sur ma prochaine pièce, La délivrance : « Pourquoi cette femme s’adresse-t-elle à Jésus ? Parce que c’est Jésus qui la lie et la relie à l’enfance. Quand elle était petite, Jésus était le seul interlocuteur en qui elle avait confiance. Elle lui parle d’égal à égal, comme à un autre mort, comme à sa grand-mère morte… »

Je ne sais pas ce que je ferai de ces morceaux épars. Ils trouveront bien leur place, se glisseront au bon endroit. Un texte, j’ai l’impression que c’est un casse-tête que l’on tente d’assembler pour arriver à illustrer l’image qu’on a dans la tête. Mais je n’en suis pas certaine. Parce que je suis une auteure qui boite.

Le jour est tombé quand je franchis la ligne d’arrivée. Les médailles sont remises. Le champagne est bu.

Heureusement, mes enfants m’ont attendue, les bras tendus.

 

Le carrousel de Jennifer Tremblay est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 14 janvier au 8 février 2014. Pour en savoir plus : http://theatredaujourdhui.qc.ca/carrousel

Partagez cette page

Présentation

Le Théâtre d’Aujourd’hui est un théâtre d’auteurs où le texte dramatique constitue à la fois le point de départ et le centre des projets artistiques. Il se consacre exclusivement à la création, la production et la diffusion de la dramaturgie québécoise, et canadienne d’expression française.

www.theatredaujourdhui.qc.ca/

Acteurs principaux du TDA

  • Sylvain Bélanger

    Sylvain Bélanger
    Codirecteur général et directeur artistique, Théâtre d’Aujourd’hui
    Lire la bio

  • Suzanne St-Denis

    Suzanne St-Denis
    Co-directrice générale et directrice administrative, Théâtre d’Aujourd’hui
    Lire la bio

Concours

À gagner, une paire de billets pour la pièce Alfred
(représentation du 19 avril 2014).

Pour participer, indiquez-nous dans les commentaires de ce billet votre photo favorite et pourquoi.

Le tirage aura lieu le 17 avril, à 9h. Les gagnants seront contactés par courriel, et les billets seront disponibles le soir de la représentation à la billetterie du théâtre.

Calendrier

Salle principale

Salle Jean-Claude Germain

@tdaujourdhui sur Twitter

À lire également

Théâtre d'Aujourd'hui
3900 rue Saint-Denis, Montréal info@theatredaujourdhui.qc.ca
www.theatredaujourdhui.qc.ca

Billetterie
T 514-282-3900
billetterie.theatredaujourdhui.qc.ca/

Le magazine du Théâtre d’Aujourd’hui
3900.ca