Nous sommes nées ici.

13 janvier 2014 9h59 · Théâtre d'Aujourd'hui

Sylvie Drapeau (Martine Doucet)

Le territoire, celui que nous habitons, celui que nous occupons, celui de nos ancêtres. Ce thème, qui se décline à l’infini, nourrit autant Jennifer Tremblay, l’auteure de la pièce Le carrousel que Sylvie Drapeau, son interprète. Le lien est encore plus fort lorsqu’on sait qu’elles proviennent toutes deux du même coin de pays, là où la nature a encore le dessus. Là où le fleuve est presque mer et où les sapins et les épinettes sont en majorité. Cette nature qui impose parfois sa loi, devant laquelle nous devons nous plier. Voilà ce dont il est question.

 
Nous sommes nées ici. Par Sylvie Drapeau

 
 
« Je suis née ici. Au pays des cadavres d’orignaux sur les toits des voitures. » Jennifer Tremblay

Il y a toujours eu le fleuve. Il était là, au bas de la colline, on pouvait le voir de la fenêtre de la salle à manger. Une forêt noire nous séparait de lui. Immuablement présent dans le paysage de l’enfance, il faudra pourtant, un jour, le longer pour quitter la Côte-Nord vers le sud-ouest et les grandes villes. Il nous deviendra alors, presque étranger, car trop loin du regard. La vie d’adulte sera pour nous, une succession d’aller-retour de son embouchure large et sauvage, à son rétrécissement civilisé.

La forêt est dense derrière la maison, même si beaucoup des feuilles des arbres et des aiguilles d’épinettes sont attaquées par les effluves de l’usine d’aluminium, qui, sans jamais s’arrêter, lâche ses fumées bleues sur notre paysage et notre vie. Malgré cela, nous, on se roule dans l’herbe, on mange à pleines poignées, l’oseille sauvage, surette au point de faire plisser les yeux. On crie de plaisir. C’est à qui aura la patience d’en ramasser assez pour en faire une grosse poignée juteuse, qui fera pleurer les yeux tellement ça pétille dans la bouche. Plus on en met, meilleur c’est. Et il y en a beaucoup ! Derrière la maison, la cour est une très grande pente de pelouse, immense rectangle couché, comme déposé sur la forêt, par un géant, une nuit, bien avant notre naissance. Elle s’étend comme ça, toute verte, parfaite, éclatante et vibrante, avec très vite le large jardin de légumes bordé des talus de cassis, suivi de près par le rocher plat immaculé, incrusté de pierres précieuses. Puis tout à coup, elle nous apparaît, elle, la forêt, si familière, parcourue mille et mille fois, dans tous ses méandres, par nos membres agiles, nos coeurs éperdus d’aventures, notre désir d’assouvir cette soif.

Les bêtes, si elles nous regardent, le font tapies et méfiantes au fond du bois, derrière le sapinage. Mais non! Elles ne le font pas. Aussitôt nous sommes vus ou entendus, aussitôt elles ont disparu! Elles sont impossibles à apprivoiser. Nous restons des intrus qu’elles doivent fuir coûte que coûte. Il aurait été surréel de penser caresser un lièvre par exemple, ou amadouer une famille de perdrix. Nous avions toujours le sentiment d’être les premiers humains de leur vie. Pourquoi étions-nous là d’ailleurs? Qu’allions-nous faire dans leur réalité sauvage et pure? Nous ne l’étions, sauvages, pas à ce point. Mais nous ne le savions pas, juste habitués à cette rudesse.

L’hiver arrive enfin! Car, chez nous, au nord, peut-être plus de douceur en cette saison hostile, oui. Alors que dehors le froid pourrait nous mordre cruellement, facilement nous tuer, à l’intérieur, on est au chaud. Ce contraste est rassurant, et alors ça peut devenir le paradis, nous transformer, faire de nous des loups apprivoisés, l’espace d’un moment, au coeur de la maison qui sent si bon.

Un matin des plus grands bonheurs, le jour ne s’est pas rendu jusqu’à nous. La neige a littéralement englouti la maison. Il a fallu creuser un tunnel à partir de la fenêtre la plus haute, celle tout près du toit. Puis faire sortir, dans l’ordre, le chien d’abord, suivi du plus petit, et ainsi de suite jusqu’au plus grand. Ça reste dans les plus beaux jours de la vie par chez nous. On manque la cloche de l’école, on manque sept heures, et même huit heures, on manque tout : la maison demeure toute sombre. On dort comme des marmottes jusqu’à neuf heures passées. Pas de lumière pour nous sortir de nos rêves. La neige a tout recouvert, laissant la maison et nous dedans, comme engourdis sous cet excès de douceur. Puis, nous sortons tout éblouis vers le ciel et la journée déjà bien entamée. Ce jour-là, où nous étions engloutis par la neige, pas d’école, pas de travail, une grande journée décalée, assourdie par tout ce blanc qui nous était tombé dessus durant la nuit, c’était vraiment ce qu’on pouvait imaginer de plus délicieux, du plus près de l’idée du ciel avec les anges et tout ça. Avec beaucoup de patience et d’excitation, nous retrouvons finalement la porte, puis creusons longtemps comme ça, des couloirs de labyrinthes vers les accès importants : les fenêtres du petit salon et de la cuisine, pour finir par la rue qui ne serait déblayée par la municipalité que le lendemain ou le surlendemain. Nous saluions au passage, les voisins désormais invisibles, marchant péniblement dans la neige jusqu’aux épaules, jusque bien haut au-dessus de nos têtes à nous, les petits. À travers la cloison, nous interpellions les enfants voisins, eux aussi un peu ahuris, par la puissance tranquille de cette nuit ou la vie avait été recouverte miraculeusement par ce manteau immense et blanc, si doux, mais si envahissant. Le ciel avait imposé sa toute-puissance et pendant que nous dormions, notre monde avait changé. Tout était donc possible?

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  • 13 janvier 2014 · 11h00 Sylvie Godin

    Quel merveilleuse poésie à mes yeux, tu devrais écrire un livre. Tu as. Ça dans le sang.,,

  • 16 janvier 2014 · 11h07 Roger Arsenault

    Très beau texte Sylvie, j’ai revu un peu mon enfance chez vous, chez tante gaby et oncle Jean-Charles. Tu pourrais telement étirer ce texte avec tous les bons souvenirs et moments passé « en haut d’la côte » au point d’en écrire un « confort book ».. Les bons repas en famille, les jeux, le piano mécanique, Candy, la chute à linge, le ptit pont de bois blanc près du jardin……ça a été du très bon temps.

  • 16 janvier 2014 · 18h01 Michelle Perron

    Je me souviens d’une jeune femme pleine de vie qui déjà, jouait du théâtre dans l’art de la danse et qui faisait rire toutes ses amies de danse dans la loge des artistes avant une représentation. Tu avais ça dans le sang aussi.

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