La seconde chance: Entretien avec Armand Vaillancourt et Simon Boudreault

17 février 2014 14h43 · Théâtre d'Aujourd'hui

Par Xavier Inchauspé

Docteur en philosophie, directeur général adjoint de Sibyllines et membre du comité artistique du Théâtre d’Aujourd’hui

 

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–          Êtes-vous des comédiens vous aussi?

–          Non!

–          Non!

–          Ah! Vous êtes des « comme moi ». Des bons à rien. Mais à trois contre un, on devrait l’avoir! 

 

C’est ainsi que l’artiste visuel Armand Vaillancourt nous accueille chez lui. Les « bons à rien », ce sont le photographe Ulysse del Drago et moi. Le « comédien », c’est Simon Boudreault. Ici, il sera surtout auteur : l’auteur de la pièce As is (tel quel), une comédie grinçante que lui a inspiré l’une de ses premières jobs d’été. Il triait le tas contenant tous les objets donnés à l’Armée du Salut. Ceux qui pouvaient avoir une valeur étaient mis en vente. Tous les autres allaient finir leurs jours dans un compacteur.

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Alors que la pièce prendra l’affiche le 11 mars, c’était l’occasion de revenir sur cette expérience. Mais avec une telle prémisse, c’était surtout l’occasion d’aller plus loin en sondant le rapport que les artistes entretiennent avec les objets du quotidien, avec tous ceux qui constituent le « tas » de l’Armée du Salut par exemple. Nous avons donc pensé réunir Simon Boudreault et son ami Armand Vaillancourt pour qui les objets « désuets » en apparence sont une constante source d’inspiration. Le dialogue s’amorce naturellement par une question de Boudreault :

 

–          Si j’ai bien compris, le thème de l’entrevue ce serait les objets, non?

–          Oui. Votre rapport aux objets. Pour toi et Armand lui dis-je.

–          Ben là, vous allez être servis! C’est pas ça qui manque chez nous.

–          Dit comme ça, il sonne un peu abstrait mon thème.

–          Non. Pas du tout réplique Vaillancourt. C’est pas abstrait. Pour moi, c’est très clair, très figuratif.

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À partir de là, tout s’emballe. Armand Vaillancourt s’empare d’un objet après l’autre et nous les fait voir autrement. Ces étranges morceaux de styrofoam deviennent de formidables sculptures de bronze. La grille de ce ventilateur devient le dôme couvrant une piscine publique. Cet amalgame de terre et de foin trouvé dans la rue est déjà un ready-made. Ce ne sont pas ses mains qui l’auront transformé en œuvre d’art, mais son seul regard. « Un million de personnes auraient craché là-dessus en passant à côté. Moi, je l’ai ramassé parce que j’ai l’oeil. Je dis pas que je suis plus intelligent que toi. Je te dis seulement que j’ai l’œil ».

 

–          Il y a une phrase de Picasso qui m’intéresse. Les gens lui posaient des questions sur sa démarche : “gnagnagna et gnagnagna”.

–          Il répondait quoi?

–          Picasso disait : « Je ne cherche pas. Je trouve ». Je suis comme ça aussi. 

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La grille du ventilateur a laissé une tâche de plâtre sur son pantalon. « Regarde! Un autre ready-made. Si on était à New York ou dans une exposition… » Il fait mine de signer son nom en disant : « Vaillancourt… 20 000 $ ». Et entre nos rires, la valse se poursuit avec un barreau de chaise, une pièce de métal, une bouteille de plastique. Tous ces objets qu’il déforme, repense, déconstruit devant nous. Le rythme est effréné. Il faut dire qu’il n’a qu’à tendre le bras pour saisir un nouvel objet. Nous sommes encerclés de boîtes et de piles de choses diverses dans cette pièce qui lui sert de bureau. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg. D’autres salles, d’autres hangars, d’autres conteneurs ici et à la campagne sont remplis d’objets qui attendent la transformation que leur réserve Armand Vaillancourt.

 

« Rien ne se perd, rien ne se crée. Tout se transforme ». C’est lui qui nous rappelle la formule de Lavoisier dont il a fait en quelque sorte son credo artistique. Mais voilà que les objets s’accumulent et qu’il n’aura pas assez de cinq vies pour venir à bout de tous les projets qu’il a pour eux. « Je suis débordé par l’orgie d’idées dans ma tête », avoue-t-il.

 

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–           Toutes tes idées sont en tas dans ta tête, comme ce tas d’objets, non? demande Boudreault.

–         

–          Te dis-tu parfois : “Ça, je le ramasse pas. Il n’y a pas de place chez nous”?

–          Constamment… J’évite de sortir! Si je vois quelque chose, je ne suis pas capable de dire non.

–          Jettes-tu du stock parfois?

–          Jamais. 

 

C’est même plutôt l’inverse. Il regrette encore le styrofoam vu la veille sur le bord du chemin, mais qu’il n’avait pu ramasser. En fait, il a besoin de cette abondance. « C’est à partir de cette abondance que je vais pouvoir scraper ce que je veux sans me dire qu’il faut faire attention, qu’il faut être minimaliste. Au contraire, je prends un styrofoam je le lance par terre, je le casse et j’en fais une sculpture. Mais si je suis constipé dans mon approche, si je n’ai pas la générosité du nombre qui attend de se faire massacrer par moi, je ne peux pas créer ».

 

Il pointe une pile de livres sur son bureau au bout de la pièce. « Vous les voyez les livres là-bas? Est-ce que j’en ai trop? Je ne pourrais pas tous les lire. Est-ce qu’il faudrait que je m’en débarrasse? Pour moi chaque objet dans cette pièce est comme un livre. Je ne vais pas les jeter parce que je n’ai pas le temps de m’en occuper ». On n’est pas à l’Armée du Salut ici. Chez Vaillancourt, rien ne finit au compacteur, mais la plupart des objets passent dans le tordeur. C’est souvent le prix qu’ils auront à payer pour survivre.

 

–          Dans mon œuvre, il y a beaucoup de choses écrasées. Des choses qui portent la douleur du temps.

–         

–          Ou la douleur, ou le temps. 

 

Une minute après, nous sommes tous les quatre penchés sur un tiroir sorti de ses gonds qu’Armand Vaillancourt tient sur ses genoux. Il est rempli de petits objets : des bouchons, des vieux bonbons, des moins vieux, des figurines, des bouts de ficelle. Il y a même une bouteille de shampoing d’hôtel qui contient une mèche des longs cheveux gris-blanc de l’artiste.

 

–          C’est exactement ce genre de boîte que je devais trier à l’Armée du Salut, intervient Boudreault.

–          Hein?

–          Les successions. Après la mort de quelqu’un, les héritiers nous envoyaient en vrac tout ce qu’il restait dans la maison. 

 

Boudreault se rappelle bien de ces ensembles de bric et de broc. Tout y passait donc : des boîtes de mouchoirs presque vides, une moitié de dentier, des fleurs séchées. « Il y avait même des affaires bizarres. Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce que c’était ». Et presque toujours, il y avait des albums photo. Évidemment, il fallait envoyer tout cela au compacteur. Qui allait acheter l’album de famille d’un inconnu? Pour Simon Boudreault, c’était ce qui était le plus difficile à jeter.

 

Ses propos me confirment que sa perspective n’est pas différente de celle de Boudreault.

–          C’était comme avoir accès à  l’intimité de quelqu’un sans le connaître.

–          Ça doit être troublant?

–          Oui. Mais ça reste une job. T’es dans une logique d’efficacité, de tri.

–          As-tu haï ça?

–          Non.

–          Curieux comme tu es, Simon, tu devais aimer ça? réplique Vaillancourt.

–          Oui, mais en même temps, j’étais tout seul dans un sous-sol à trier. Et par rapport aux autres qui travaillaient là toute l’année, j’étais un extra-terrestre. 

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Non, ce travail à l’Armée du Salut ne lui a pas donné envie de suivre les traces de son ami sculpteur. Pourtant, son regard sur ces objets était bien proche de celui de Vaillancourt. Le regard de l’artiste qui voit toujours les mondes possibles qu’évoquent ceux-ci; la vie sous-entendue par l’objet inanimé en quelque sorte. Son point de vue était déjà celui d’un dramaturge. « J’étais fasciné par les histoires derrière les objets. Des histoires que je m’inventais à partir d’un accordéon brisé, d’un ensemble de cuillères usées ou d’un album de quelqu’un que tu vois vieillir page après page ».

 

Armand Vaillancourt nous entraîne plus loin dans la pièce et il tient dans les mains un autre ready-made fait d’un morceau de plâtre souillé qui porte encore les marques des pneus des camions qui lui ont passé dessus.

 

–          Dis-moi pas que ça, c’est pas beau?

–          Non. C’est beau, répond Boudreault.

–          Je vais pas le laver. Si je le lave, je vais lui enlever sa pureté.

–         

–          C’est comme les vieilles photos où tout le monde est droit, propre, en habits du dimanche poursuit Vaillancourt.

–          Je vois de quoi tu parles. Les photos placées? J’en ai vu plein des comme ça à l’Armée du Salut.

–          Ça dit rien ces photos-là. 

 

La visite du reste de la maison commence alors. Mais il y a trop de choses à voir. Toujours une nouvelle pièce, un nouveau racoin. Ici, un atelier de peinture où se côtoient toiles monumentales et croquis. Là, des plans d’architecture ou des maquettes de sculptures comme celle qu’il veut ériger à la mémoire de Michel Chartrand. Plus loin, des installations ou des bronzes de lui, mais aussi des collages réalisés par des élèves du primaire au Cégep avec lesquels il fait des dizaines et des dizaines d’ateliers chaque année.

 

Et à travers ce formidable fouillis d’œuvres d’art comme je n’en ai jamais vu auparavant, je commence à penser que si cette maison n’a bien sûr rien d’un musée, elle est plus qu’un espace de création. C’est peut-être quelque chose comme un refuge; un refuge pour les secondes chances. Ce n’est qu’une impression et je lance donc le mot sans en préciser le sens. Simon Boudreault reprend la balle au bond : « C’est aussi ça l’Armée du Salut. Parmi les gens qui y travaillaient, plusieurs étaient en réhabilitation, d’autres étaient des nouveaux arrivants qui ne parlaient encore ni français ni anglais. C’est leur chance d’avoir un emploi. C’est fascinant. C’est comme si humains et objets étaient tous là pour une autre chance, peut-être même pour une dernière chance ».

 

 

 

As is (Tel quel) est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 11 mars au 5 avril 2014. Pour en savoir plus : http://theatredaujourdhui.qc.ca/asis

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 14 mars 2014 · 11h26 marechal

    Bien hâte d’aller voir ça!

  • 14 mars 2014 · 11h36 Charlotte

    Woh !

    Ce rapport compulsif aux objets m’emerveillent completement.. Moi qui ait tendance à culpabiliser de ma compulsivité face aux objets, à mes collections sans fin.. Cette démarche et cette position m’interpellent particulierement.
    Je serai raivie d’aller voir sa piece !

  • 14 mars 2014 · 11h56 Raymond Carpentier

    Je suis curieux de découvrir ce microcosme. La prémisse de cette pièce semble intéressante.

  • 14 mars 2014 · 14h54 Véronique Daudelin

    Wow ! J’irais volontiers faire un tour chez M. Vaillancourt… et d’ici là, voir la pièce As is. 🙂

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À gagner, une paire de billets pour la pièce Alfred
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