Marc à la ferme
Cinéma

Marc à la ferme

Marc Séguin s’est promené pendant un an et demi à travers les fermes et les champs du Québec et d’ailleurs pour mettre au point La ferme et son État, un état des lieux de l’agriculture d’aujourd’hui. Dans ce film documentaire qui sonne comme un cri du cœur, on voit les nouveaux modèles de production durable et écologique se heurter à un système inadapté et rigide. Entretien avec un réalisateur-agriculteur.

VOIR: Vous avez commencé à voir les choses à bouger en agriculture il y a une quinzaine d’années…

Marc Séguin: Une conscientisation écologique s’est faite mondialement. Au Québec, c’était le début de l’Union paysanne, l’arrivée d’une génération de hippies rêveurs, avec un retour à la terre. Avant, il n’y avait pas de programme universitaire ou collégial en agriculture, maintenant c’est le cas, car il y a une demande. Et jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de demandes de conversion en bio que cette année. Il y a 15 ans, le compost ou le recyclage en ville n’existaient pas; aujourd’hui, ça se passe. Le changement est possible!

Prenons l’exemple des bières artisanales: les microbrasseries sont partout, ça fonctionne. Molson et Labatt, qui se sont mis à vendre moins, se sont battus pour l’espace de marché. Mais il y avait tellement de demande des consommateurs pour la bière artisanale que les microbrasseries ont quand même pris leur essor. Ça montre qu’il est possible de penser et de faire différemment.

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Je pense que c’est surtout une question de temps. Quand la population ne sera composée que de gens nés après 1980, les gens auront conscience des problèmes environnementaux parce qu’ils seront nés là-dedans. L’écologie et l’agriculture durable, ça leur semblera plus normal…

De qui va-t-il venir, ce changement?

Le changement, c’est quand tout le monde est sur la même longueur d’onde, les politiciens comme les consommateurs. Et entre eux, il y a les producteurs, qu’il faut aussi considérer. Mais ça dépend beaucoup du consommateur, parce que le gouvernement va l’écouter. Plus les gens vont demander un poulet de pâturage, plus on va se rendre compte qu’il y a une demande… Le gars du IGA va trouver ça drôle une fois, mais au bout de 30 fois, il va vite comprendre qu’il y a des sous à faire! Le consommateur a le pouvoir de créer la demande. Mais pour ça, il doit d’abord être informé.

Pourtant, l’agriculture durable, c’est un thème à la mode…

On voit souvent des zooms sur ces jeunes qui font autrement, mais ils sont des gouttes d’eau dans l’océan; l’agriculture maraîchère bio par exemple, c’est 3% seulement par rapport au reste. Les gens n’ont pas encore compris que c’était possible. Et pourtant… L’un des couples que j’ai interrogés m’a dit que sur une mauvaise année, ils faisaient 100 000$ à deux avec deux stagiaires, et 150 000$ sur une année exceptionnelle, avec 0,8 hectare seulement – et ils ont trois mois de congé par an. Le modèle est prouvé, il fonctionne! Sans pesticides, fongicides, etc. Mais tous les rapports sur ces productions sont sur des tablettes et il ne se passe rien. J’ai peur que ça devienne du folklore…

Quel est votre but avec ce film?

J’aimerais que les gens en sortent informés, qu’ils aient appris des choses. On entend parler de quotas ou de la gestion de l’offre, mais personne ne sait ce que c’est! On mange trois fois par jour, la bouffe concerne tout le monde, elle touche aussi le système de santé, et le ministère de l’Agriculture est le troisième plus gros budget au Québec, c’est pas rien. Il est important que les gens sachent ce qui se passe.

Mais je ne qualifierais pas ce film d’engagé… C’est une démarche humaine et nécessaire; entre le moment où j’ai décidé de le faire, il y a deux ans, et aujourd’hui, rien n’a avancé. C’est une prise de parole citoyenne. Et tout a été autoproduit: pas une cenne ne vient de vos taxes!

Que dit le gouvernement sur le sujet de l’agriculture?

J’ai rencontré trois ministres de l’Agriculture, mais je ne les ai pas intégrés au film, car ils m’ont tous servi la même cassette. Il y en a un qui m’a répondu: «L’agriculture au Québec va très bien, regardez, on a fait 1,6 milliard de dollars avec nos exportations de porcs!» Mais le porc que l’industrie fait, c’est de la marde, il a été dégénéré pour faire des longes plus longues et pour pousser très vite. Il est rentable jusqu’à 7 mois, et à 7 mois et un jour il faut l’abattre, car les subventions n’arrivent plus à compenser la moulée qu’il mange. Soustrayons ces subventions aux 1,6 milliard de dollars, et on verra si l’agriculture va bien! J’ai aussi demandé à rencontrer le premier ministre, mais je n’ai eu aucune réponse…

Les ministres, ils ont leurs limites. Il y en a eu deux qui ont quand même été très bons dans l’histoire: Claude Béchard et Jean Garon, qui avait mis de l’avant une politique alimentaire souveraine. Aujourd’hui, plus ça va et moins on mange ce qu’on produit. Et tout le monde a une politique agricole sauf le Québec! Je ne dis pas que les politiciens sont les méchants: ils changent souvent, ils font ce qu’ils peuvent. Je l’ai cherché partout, le méchant! Mais il n’existe pas. Il y a juste un laisser-aller général… Il faudrait par contre qu’il y ait une prise de décision, au lieu de toujours reporter à demain.

Qu’est-ce qui devrait bouger au niveau politique, selon vous?

Ça doit venir du premier ministre, c’est lui qui va donner le mouvement aux autres ministères. Bien sûr, c’est pas payant politiquement; si on prend une décision pour que ça aille mieux dans 20 ans, qui va récolter les médailles? Ça prendrait le courage d’un politicien qui se dirait que oui, on peut faire mieux avec le budget qui est en place. Sans l’augmenter, il suffirait de migrer les sous ailleurs… 70% du budget de l’État va aller à la santé en 2030: peut-être que si les gens étaient plus en santé en amont, on aurait moins besoin d’injecter de l’argent dans le système, et on pourrait alors le mettre ailleurs.

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Les politiciens nous disent toujours qu’il y a un projet-pilote en cours, un sommet sur l’alimentation à venir… L’échéance est toujours repoussée plus loin, mais on aurait besoin d’une décision maintenant. Ils ont commandé des rapports mais on n’en fait rien, alors que tout est là: on sait ce que le consommateur veut! Il suffirait de mettre les choses en place. Oui, il y a des gens qui protègent leurs acquis, mais il y a aussi toute une génération de jeunes qui veulent faire autrement, avec une conscience écologique.

L’État devrait faire la promotion du bien manger pour que la santé de la population s’améliore. Inciter les gens, on a vu que ça marchait pour la cigarette: les taxes, le volet éducatif, etc. Ça aurait des répercussions positives sociales.

Pendant votre enquête, on ne vous a pas toujours donné accès à l’information…

Oui, je devais notamment assister à une table ronde du ministère de l’Agriculture sur l’agriculture bio, comme observateur muet. Finalement, on m’a retiré de la liste des invités, sans plus d’explication. Et puis il y a eu des gens qui m’ont appelé en me demandant de ne pas trop taper sur telle ou telle personne dans le film… Je sais que je suis à la bonne place quand les gens m’appellent pour me dire de ne pas trop brasser!

Et il y a les statistiques… On a dépensé des fortunes en recherches, des gens ont travaillé avec moi en Scandinavie, au Québec et aux États-Unis, et le seul endroit où on a été incapables d’avoir des statistiques, c’est au Québec! Elles n’ont jamais été mises ensemble et comptabilisées. Grosso modo, y a un milliard en subvention, mais pas moyen de savoir combien va où! C’était les douze travaux d’Astérix, cette recherche: les gens se contredisaient, se renvoyaient les uns aux autres pour avoir une info… Même le ministère ne peut pas dire le budget. Ce n’est pas qu’il ne veut pas; il ne le sait pas.

Finalement, le système québécois, c’est beaucoup d’aberrations?

Oui! Ici, quand tu vas dans un poulailler, tu dois t’habiller comme dans un épisode de X-Files… Si jamais je rentre dans un poulailler en espadrilles et qu’un inspecteur me voit, il boucle la ferme au complet pendant des mois pour être sûr qu’il n’y a pas eu de contamination. C’est hallucinant. Et je ne peux pas vendre un œuf s’il n’est pas passé par un poste de placement…

Pareil pour la crise de la listeria. La bactérie est présente sur tous les fromages, mais les autres bactéries saines du lait cru font en sorte qu’elle ne peut pas causer de dommages. Sauf qu’ici, tout est tellement aseptisé que quand la listeria se pointe, elle runne tout. Donc on a fermé plein de fromageries… Aujourd’hui, il y a trois fromageries au lait cru au Québec – contre une vingtaine avant. Les cahiers de charges sont tellement épais et impossibles à suivre que les gens ferment boutique.

L’industrie qui a le plus évolué au Québec ces 15 dernières années, en culture hors sol, c’est le fromage de chèvre. Pour une seule raison: il n’y a aucune législation qui l’encadre! Ils sont passés entre les mailles du filet, quelqu’un a oublié d’écrire sur eux et ils sont allés plus vite que la machine. Et on a de super beaux fromages de chèvre au lait cru aujourd’hui…

Que pensez-vous de ce qu’on mange au Québec?

Actuellement, c’est l’industrie agroalimentaire qui décide de ce qu’on mange. Et elle fait des produits génériques sans goût. Résultat, les gens perdent le sens de l’artisanerie, leur fierté, ils ne savent plus cuisiner et ne connaissent plus le goût des aliments. On s’est sortis de la misère avec la mécanisation de l’agriculture, mais on a perdu quelque chose… Et c’est malheureux. Maintenant, le seul endroit où les gens ont du plaisir, c’est en restauration.

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Par exemple, je rêve d’un vrai beurre… Ça n’existe pas ici. Tout goûte la marde, parce que c’est le même lait d’un océan à l’autre. D’une race de vache à l’autre, on n’obtient pas le même lait… Mais on a tout standardisé.

Regarde comme on est fiers du sirop d’érable ici… Eh bien, les camions ramassent les barils, les emmènent à l’entrepôt, font les tests, et quand c’est prêt à être mis en marché, ils versent les barils de toute la province dans une grosse cuve et mettent ensuite ça en cannes. C’est tout mélangé! Et c’est ça qu’on exporte. C’est dommage, car celui que je fais n’a pas le même goût que dans le Bas-du-Fleuve ou en Gaspésie.

«Grattez un Québécois, vous trouverez un agriculteur derrière», dit l’un de vos interlocuteurs dans le film…

Ici, tout le monde a un grand-père, un oncle, un frère qui est agriculteur. Moi, j’en suis un! J’ai des chèvres, des poulets, des cochons, des chevaux, un potager, une cabane à sucre… Je le fais pour moi. C’est un luxe, je me nourris de ça. Ma tomate n’est pas meilleure que celle d’à côté, mais au moins elle n’est pas venue en camion. Ça devrait être favorisé, les circuits courts, etc., tout le monde devrait y avoir accès! On a déjà eu 80 marchés publics au Québec, et depuis on est tombé à 26.

Quand je suis arrivé à Hemmingford en 2003, il restait des petits abattoirs dans le village. Quand le propriétaire mourait, l’abattoir fermait; en 12 ans, ils ont tous fermé. Maintenant, il faut mettre les animaux dans un camion et les envoyer loin pour les faire abattre. Par jour, il y a 12 000 porcs sur la 20 qui vont se faire abattre à Lévis…

Vous êtes allé en Scandinavie et aux États-Unis pour comparer les politiques agricoles. Comment est vu le Québec de l’étranger?

Quand on parle de nos quotas animaliers avec les agriculteurs du Vermont, ils nous traitent de nazis! J’ai rencontré des gens de l’Ontario qui n’en reviennent pas de ce qui se passe ici. On est vraiment le parent pauvre au Canada, pour la volonté, les idées… Les plus bas quotas possible, c’est ici, le moins d’innovation qui peut se faire, c’est ici. Au contraire, l’Ontario est très en avance.

J’ai aussi choisi la Scandinavie, car c’est à peu près le même climat qu’ici. Je me demandais pourquoi ils étaient plus en avance que nous sur l’agriculture durable… Les produits bio sont plus accessibles, ils se retrouvent partout, et les subventions vont à cette agriculture-là.

Les gens argumentent souvent que le bio, c’est plus cher… Vous leur répondez quoi?

Un poulet, ça coûte 25$ à produire. Quand on te le vend 5$ à l’épicerie, c’est qu’on a subventionné les ventilateurs, les bâtiments, le vétérinaire, les hormones de croissance – un antibiotique, si c’est prescrit par un vétérinaire, on a le droit d’appeler ça «hormone de croissance». Mais si les subventions étaient dirigées vers les gens qui veulent bien faire, le bio coûterait moins cher.

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On vient de dépasser 40 millions de dollars pour Anticosti, et c’est pas encore réglé. Donc est-ce que ça serait si grave si on mettait 100 000$ sur un projet d’agriculture écologique, même s’il ne fonctionnait pas? Il faudrait qu’on ose prendre des risques, et il faudrait prendre en compte les nouvelles idées, pas juste l’ancien modèle. Certes, on n’arrivera pas en 2018 à nourrir tout le monde avec une agriculture durable ou respectueuse. Mais est-ce qu’on pourrait quand même faire un peu plus de place à ceux qui veulent le faire, en les subventionnant, ou en limitant les contraintes?

Quel genre de contraintes?

Pour se lancer dans le lait aujourd’hui, il faut que les vaches soient transmises de père en fils, c’est la seule façon de rendre ça rentable. Sinon, faut avoir les moyens de se lancer avec 1,8 million de dettes… Sans casser toute la baraque, on devrait permettre aux gens d’avoir deux vaches, par exemple. Mais on a fait un cadre, et tout le monde doit fitter dedans. Probablement pour faciliter le travail de certains fonctionnaires. En attendant, les seuls qui arrivent à survivre, c’est les exploitations qui grossissent vite et beaucoup.

Mais ces gens que j’ai rencontrés, ils n’ont pas l’ambition de grossir. Ils sont heureux s’ils arrivent à manger et à nourrir des gens de leur communauté. On a du mal à comprendre ça, car c’est aux antipodes du capitalisme et de ce qu’on nous dit que devrait être l’ambition humaine. Ils ne détiennent pas de vérité, mais ils font différemment, dans une certaine forme de respect…

Quelques chiffres

– Actuellement, seuls 33% des produits alimentaires consommés par les Québécois proviennent de fermes du Québec.

– De 2006 à 2011, la superficie agricole totale a diminué de 3,5% et le nombre d’exploitations agricoles de 4%.

– 10 à 12 millions de dollars sont consacrés aux nouvelles formes d’agriculture, aux petites fermes en démarrage, au bio et à la diversité agricole, sur un budget total qui dépasse le milliard de dollars.

La ferme et son État
Sortie le 29 septembre