Sur les Rayons – Essais
Sur les rayons: essais

Sur les Rayons – Essais

Deux essais nous montrent que dans la lutte pour les droits des femmes, la domesticité n’a pas toujours été l’ennemie de l’égalité et que l’égalité ne garantit pas nécessairement la  dignité.

On connaît mal l’histoire du féminisme et plus mal encore celle des femmes. Un exemple: la spécialisation des Nord-Américaines au 19e siècle dans les affaires du couple, de la famille et du foyer – la "domesticité" – qui est souvent considérée comme le paroxysme de leur aliénation, le symbole absolu de leur mise à l’écart par la société des hommes.

L’historien américain Christopher Lasch, disparu en 1994, montre dans Les Femmes et la vie ordinaire que cette vision des choses est erronée. Selon lui, le statut de "femme au foyer" constitue non pas un asservissement, mais une étape importante de la marche des femmes vers l’émancipation: le fruit de l’opposition de la part des femmes de la bourgeoisie américaine aux valeurs de l’aristocratie européenne, du "mépris de la vie chic", qui faisait des cours royales des marchés à courtisanes et des femmes, des pions ou des bibelots.

L’apparition de la "femme au foyer" marquerait, en fait, le passage de l’ère de la représentation, de la "condition décorative" et de la "dispense de travail", à celle de la "promotion du travail" et de la responsabilité. Pour les femmes venant d’un milieu ouvrier ou paysan, ce statut est une émancipation. Selon Lasch, tout le mouvement de participation volontaire des femmes à la sphère publique, à la fin du 19e siècle aux États-Unis, en est issu. À cette époque, les femmes, jugeant que leur influence ne devait pas être limitée au foyer, transposèrent le modèle de "l’économie domestique" à la société, créant ainsi un réseau d’influence indépendant des hommes et inventant du coup, en pratique, la gauche américaine.

C’est la naissance de la banlieue et les mutations économiques qui détournèrent les femmes de la sphère publique après les années 20. Le tremplin qu’était devenu le foyer se transforma alors en prison. Le renouveau féministe des années 50 en Amérique du Nord est donc à mettre en relation non seulement avec un regain de combativité contre le modèle patriarcal, mais aussi avec la "banlieue-isation de l’âme américaine" qui coupa le lien entre le foyer et le travail.

Malheureusement, à une période de l’histoire où l’esprit marchand et le culte de la compétitivité s’imposent comme modèle de société, "le mouvement féministe, loin de civiliser le capitalisme d’entreprise, a été corrompu par celui-ci". Les femmes, du coup, se retrouvent une fois de plus face à un paradoxe difficilement surmontable. En s’appropriant le discours de la croissance économique, elles se voient forcées de se plier aux lois du marché qui leur demandent non seulement d’être compétentes, mais aussi de plaire, comme si les valeurs de l’aristocratie européenne avaient fusionné avec celles de la bourgeoisie américaine: il faut être compétente et potiche à la fois. Dans le pire des cas, les femmes redeviennent des objets. La quête de l’égalité sur le marché du travail se ferait-elle alors au détriment d’autres principes-clés des droits des femmes?

Le préambule de la déclaration de 1993 des Nations Unies sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes est construit autour de cinq principes: sécurité, intégrité, liberté, dignité, égalité. "Cinq mots fondamentaux et universels pour décliner tout ce qui fait encore défaut à tant de femmes en ce début de troisième millénaire", écrit Sandrine Treiner, qui a coordonné avec la journaliste française Christine Ockrent Le Livre noir de la condition des femmes. Ce sont les cinq piliers des droits des femmes.

Autour de ces "cinq mots simples et magnifiques", ce Livre noir rassemble une quarantaine de contributions de chercheurs, de militants et de journalistes sur la condition des femmes dans le monde.

Le bilan est lourd. Crimes d’honneur, mariages forcés, polygamie, prostitution forcée, exploitation économique: la violence est présente dans la plupart des pays du Sud. Dans les pays développés, la parité hommes-femmes, qui est désormais acquise, n’a toutefois pas encore engendré l’égalité.

Pour Christine Ockrent, "les femmes sont leur propre espoir, elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes pour changer la société. Chaque fois que nous faisons progresser nos droits à toutes, l’humanité fait un pas vers un monde plus juste…". C’est aussi le message oublié des premières féministes.

Le Livre noir de la condition des femmes
Sous la direction de Christine Ockrent
Éditions XO, 784 p.

Les Femmes et la vie ordinaire
Christopher Lasch
Climats, 250 p.