La campagne a finalement déroulé sa plus belle tapisserie.

Tout en bas de Saint-Augustin, entre le cap et le fleuve, les terres arables ont troqué la palette des bruns pour celle des verts, frais et lumineux. Ou mieux, mais plus rare: le jaune fluo de ce qui doit être du canola. Le ruisseau qui passe sous la route vérolée a réduit son débit et son filet cascade désormais paresseusement sur les rochers mousseux. Une masse laborieuse de cueilleurs s'affaire, à genoux, dans les ornières d'une fraisière. Le turquoise des volets de la grange en haut de la colline à Neuville se confond avec le ciel, et moi, je roule devant, dedans, au milieu de cette fine carte postale qui s'ignore parfois, puisqu'elle se laisse pousser ici et là des furoncles de tôle ou de plastique sans trop s'en formaliser. Heureusement, un jour, ils disparaissent, tandis que chaque année renaît ce décor dans lequel on glisse comme dans un songe.

Au bout d'un hiver minable, d'un printemps qui n'en finit plus de citer l'hiver et sa grisaille, l'été est un rêve, un fantasme qui se sent, se goûte et s'entend. Au loin, les tracteurs ronronnent, les grillons chantent si fort et en si grand nombre que leur grésillement collectif donne l'impression qu'ils sont en train de frire au soleil. Ça sent la merde de vache, ça sent le raton écrasé qui pourrit sur le bord de la route de gravier. Une sorte de ponctuation de la mort dans toute cette vie autour.

Et si je l'aime debout, bière à la main à un concert, au lac avec la petite, assis dans notre jardin en se racontant nos journées et affalé dans un siège à un match de baseball où il fait bon se rétamer la gueule avec des amis en hurlant comme un perdu, rien ne se compare à l'été sur deux roues.

De toute manière, je ne vis rarement aussi bien qu'à vélo.

J'ai même parfois l'impression d'y avoir presque tout appris. Le courage. La gestion de la douleur. Le plaisir des choses simples: le vent, la vitesse, l'amitié. Et le boulot, puisque mon premier, c'était mécano dans une boutique, et mon dernier avant d'aboutir au Voir, c'était vendeur de vélos.

Beauté du geste, témérité de la manouvre, culture de l'effort et gloire personnelle dans la souffrance que l'on surmonte: la bicyclette est une poésie, une métaphore de la vie, du travail, de l'amour.

Aussi, si c'est beaucoup dans la musique et les livres que j'ai appris à voir le monde, à en extraire le merveilleux et l'extraordinairement ordinaire, c'est à vélo que s'est affûtée ma sensibilité.

Au début, je saisissais mal pourquoi. Je l'ai compris en lisant Paul Fournel: "La vitesse cycliste oblige à choisir ce que l'on voit, à reconstruire ce que l'on devine. Cette vitesse-là est la juste vitesse de mon regard. C'est une vitesse d'écrivain, une vitesse qui filtre et fait déjà le tri", écrit-il.

J'aime tout du vélo. J'aime en faire et ce qu'il me fait. J'aime la mécanique, la technique, les entraînements, les compétitions auxquelles je m'amuse à m'inscrire. J'aime les amitiés de vélo. Les discussions à propos des grandes courses, du Tour de France qui débute justement cette semaine et dont on devine que c'est encore Alberto Contador qui dominera, dans la controverse. J'aime sa littérature. Celle de Blondin, autrefois à L'Équipe. Celle de Fottorino, au Monde, et aussi du coureur canadien Michael Barry, avec son style épuré, simple et gracieux. Et évidemment il y a Foglia. Foglia qui m'a fait aimer la route, à moi, qui ne jurais que par la montagne.

Foglia qui m'a fait comprendre les paysages qui se déroulent au bas des routes et la majesté des coureurs cyclistes. Qui m'a inoculé le goût de ce sport difficile, complexe et souvent cruel.

L'hiver, je pédale sur un rouleau dans la cave en regardant des films de vélo. Le ski pour seule méthadone, j'attends mon premier fix au printemps. Je roule alors dans la pluie et le froid, provoquant généralement la même réaction chez ceux qui me voient aller: t'es malade.

Et ils ont raison. Je suis malade.

Paresseux, éparpillé, colérique, limite dépressif: rouler me soigne. Dans la volonté de monter tout en haut d'un raidillon au pourcentage prohibitif, j'ai trouvé celle des lectures difficiles, de théâtres et de cinémas exigeants. Dans la douleur de jambes ankylosées par l'effort, j'ai noyé mes colères, mes humeurs instables. Dans l'entraînement, j'ai mesuré ce qu'on retire d'une discipline que j'ai toujours ignorée, voire carrément rejetée. Dans les descentes à tombeau ouvert en montagne, j'ai puisé le courage d'être vrai.

Mieux, j'ai trouvé là un rythme. Une manière de m'inscrire dans le monde. Avec l'écriture, c'est une des choses que je fais bien. Et dont j'ai envie. Déjà, on rassemble dans ces deux activités quelques conditions du bonheur.

Ce n'est pas un loisir ni une frivolité. Ce n'est pas même une passion, puisque les passions s'éteignent et celle-là, même si elle est parfois entrée en dormance, me revient toujours par des moyens qui relèvent de quelque chose qui s'apparente au destin.

Rouler est un réconfort, un plaisir franc, qui se boit cul sec. C'est une annexe de la vie, un immense plaisir: celui de voir les amis se pointer avec les vélos dans l'auto, d'arriver sous l'arche de la fin d'une course, d'attendre les autres à un point de rencontre, à l'aube, quand le monde se frotte encore les yeux pour conjurer le sommeil. C'est aussi, évidemment, l'exaltation devant un résultat inattendu, un meilleur temps que prévu.

Le vélo, c'est une vie en marge de la vie, puisqu'on avance à sa propre vitesse, dans une réalité qui est la nôtre. Il ramène à l'essentiel: il n'y a plus de mensonge, tout est vrai. Le vent, la température, les côtes. Au bout du chemin, il faut revenir. Si on se perd, on doit retrouver sa route.

Chacun sa voie. Moi, ce n'est pas beaucoup à l'école, mais plutôt en roulant que j'ai appris l'effort, la beauté, et la beauté de l'effort. Finalement, c'est en roulant que j'ai appris à vivre.

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