Si vous saviez le déluge de courriels euphoriques que j’ai reçus il y a deux semaines quand lackofsleep a annoncé que le lancement de son premier album aurait lieu au Téléphone rouge, défunt bar-spectacles ressuscité pour un soir seulement. «Tu dois être content, Dominic, ton bar qui rouvre?» Mes bienveillants amis écrivent «ton bar» pour ne pas écrire: ce bar dans lequel tu aurais eu des parts, si boire des hectolitres de rousse dans un bar permettait d’en obtenir.

Au bénéfice de nos plus jeunes lecteurs, rappelons que le Téléphone rouge permit à partir de 2006 au mélomane sherbrookois, habituellement contraint au nomadisme, d’entendre dans un même lieu la fine fleur de l’émergence québécoise. À coups de deux, trois ou quatre concerts par semaine, certains habitués dont j’étais prirent leurs marques, finirent par se sentir à la maison. Au Téléphone rouge, j’ai sauvagement dansé au son de We Are Wolves en compagnie de 250 noctambules transis. Au Téléphone rouge, j’ai aussi hurlé à m’en cracher les poumons avec Le Nombre, en compagnie d’à peu près personne. En gros, ce n’était pas la cohue tous les soirs. Acculés aux pieds du mur par des échéances financières impossibles à honorer, les proprios mettaient la clé sous le tapis fin 2009. Depuis, le bar-spectacles s’est transformé en une sorte de cause à laquelle il est de bon ton d’adhérer à titre posthume. Un vil marchand s’aviserait de fabriquer des casquettes du TR qu’il en vendrait des caisses, j’en suis sûr, comme la MLB vend aujourd’hui plus de casquettes des Expos qu’à l’époque où nos amours couraient toujours sur les buts du Stade olympique.

Est-ce que je trépigne d’impatience à l’orée du 26? Pas vraiment. Il y a que le Téléphone rouge fait toujours, pour ainsi dire, partie de mon quotidien. Je me souviens de la grosse neige à bonhomme qui tombait lors du soir d’ouverture. Ma blonde et moi étions rentrés relativement tôt pour se coller sous les couvertures, trop tôt à mon goût, comme si je savais déjà le rôle que tiendrait ce bar dans ma petite bio perso, comme si je savais déjà que j’allais y rencontrer quelques-uns de mes meilleurs amis, ceux avec qui je vais encore souvent boire des bières, Téléphone rouge ou pas.

Est-ce à dire que je ne me pointerai pas au 38, Wellington Sud le 26 octobre? Bien sûr que non. C’est un peu, je dois l’avouer, dans l’espoir de me prémunir contre tous les souvenirs qui reflueront quand l’odeur de pizza à 1$ et de vieille Moosehead me prendra à la gorge que je tente actuellement de camoufler cette chronique émue sous une chronique de vieux grincheux. Je marche en apatride au centre-ville depuis la fermeture du Téléphone rouge, pourchassé par les gloires d’un passé fait de soirées sans lendemains qui déchantent et de concerts dont on décrète alors même que l’ampli du guitariste n’a toujours pas fini de bourdonner qu’ils ont «changé notre vie». C’est une histoire banale dans laquelle tous ceux qui ont parfois la furtive impression d’avoir été chassés manu militari de leurs 20 ans se reconnaîtront sans doute. La pinte de rousse qu’Éric, Steves ou Geneviève déposera devant moi saura dompter, je l’espère, mes accès de nostalgie précoce.

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