«Il fait un peu froid, est-ce que ça te dérange si on sort?» me demande très poliment la conservatrice du Musée des beaux-arts de Sherbrooke, Sarah Boucher. Nous sommes dans une des trois salles d’entreposage de l’ancienne banque de la rue Dufferin. J’ai les pieds plantés depuis à peu près 10 minutes devant un Guido Molinari format jumbo – des carrés bleus, des carrés verts, des carrés rouges – enveloppé dans du papier bulle. La Fondation Molinari vient tout juste d’en offrir deux du genre au Musée, deux ajouts à une collection qui compte déjà quelque 4600 œuvres. Il y a peu de choses qui peuvent soutenir mon attention pendant plus de cinq minutes, mais devant Molinari, on ferme sa grande gueule et on s’incline. Sauf que Sarah Boucher, contrairement à moi, n’a pas son manteau sur les épaules, qu’un châle, et il fait presque aussi froid ici que dans un frigo à bières, alors on sort, au bout d’une dizaine de minutes de contemplation absorbée.

J’ai pris prétexte de l’exposition Trois*fois*dix, célébrant le 30e anniversaire du Musée, pour solliciter cette visite VIP. L’institution déclinera en trois temps (une expo par décennie d’existence) jusqu’en mars 2013 la substantifique moelle de sa collection judicieusement ponctionnée par sa conservatrice. «Un monsieur m’a demandé pendant le vernissage si j’étais là il y a 30 ans», me raconte, heureusement plus amusée qu’offusquée, Sarah, qui a elle-même à peine franchi la barre de la trentaine. Il y en a des moins gentlemen que d’autres, faut croire. Malgré cette relativement courte relation avec le Musée, qui l’a contrainte à faire encore plus studieusement qu’à l’habitude ses devoirs, la jeune conservatrice a su tirer de la collection les pépites qu’elle recèle, dont les bâches brutes de John Heward et cette toile sans titre de 1850 signée Robert Reginald Whale, pudique portrait d’une jeune femme tenant un bouquet de fleurs curieusement fanées.

Constitué en 1982 par un groupe d’artistes et de collectionneurs des Cantons-de-l’Est, le MBAS n’avait, étonnamment, pas pignon sur rue à sa fondation. Sorte de musée-nébuleuse, l’organisme exposa d’abord dans les vitrines de la rue Wellington avant d’occuper un local de la rue du Palais, puis dès 1996 l’ancien siège social de la Eastern Townships Bank. Et c’est pas fini, c’est rien qu’un début: Sarah Boucher aimerait bien gruger du terrain au stationnement en dotant le musée de nouvelles salles. Un tel agrandissement permettrait d’accueillir dans leur intégralité les expositions itinérantes à grand déploiement que préparent les grands musées canadiens. La conservatrice aimerait également disposer de l’espace nécessaire pour offrir à la collection Frederick Simpson Coburn (1871-1960), un des plus importants créateurs de la région, tous les égards qu’elle mérite. Il faudra d’abord que les organismes subventionnaires disent oui, ce qui n’est pas de la tarte, vous le devinerez.

«C’est fou comment on manque de place, on ne sait plus où mettre les nouvelles acquisitions», confie-t-elle. Grand cœur, je me suis porté volontaire pour prendre un Molinari chez moi.

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La première partie de l’exposition Trois*fois*dix est présentée jusqu’au 9 décembre.

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