L’histoire qui suit commence, comme les meilleurs récits initiatiques, dans une auberge de jeunesse, en Europe. Elle met en vedette un jeune homme, en l’occurrence Charles-Antoine Gosselin (futur chanteur de la formation Harvest Breed), deux guitares et une brassée de linge sale. Notre protagoniste a alors 18 ou 19 ans; on imagine conséquemment son visage couvert d’une pilosité plus indécise qu’aujourd’hui. «Je restais à Florence dans une sorte de vieux manoir, se souvient-il. Au sous-sol, il y avait une buanderie, mais il fallait sortir dehors pour y accéder par une autre porte. Un jour, j’y rencontre un musicien australien, et on se met à “jammer”, assis sur les laveuses. C’est un des premiers à m’avoir fait une toune de Nick Drake, Northern Sky. J’ai pogné de quoi en tabarouette. On a “jammé” longtemps, jusqu’à 4h du matin. Il a fallu s’introduire dans l’auberge par une fenêtre, parce que toutes les portes avaient été barrées.»

Nick Drake a dès lors infiltré l’imaginaire de Gosselin pour ne plus jamais le quitter. Vous le savez peut-être: c’est à une des plus mystérieuses chansons de cette figure fantomatique du folk américain que Harvest Breed a emprunté son nom. Ce samedi, Gosselin participera d’ailleurs à The Songs of Nick Drake, un spectacle hommage préparé par l’auteur-compositeur ontarien Luke Jackson, fervent disciple du culte qu’alimente le défunt échalas aux grands yeux tristes.

Entre 1969 et 1972, Nick Drake enregistra trois albums de folk stellaire et ensauvagé presque complètement ignorés au moment de leur parution, mais dont le spectre plane néanmoins au-dessus des chansons de The Cure, Elliott Smith et Ron Sexsmith (pour n’en nommer que quelques-uns). Ermite forcené, Drake succomba à une overdose d’antidépresseurs en 1974, vaincu par la maladie mentale qui le consumait depuis un bail. Aucune image vidéo ne survivrait au chanteur, ce qui ne manque pas d’alimenter une kyrielle de théories peu ou prou farfelues depuis plus de 30 ans. Des exégètes du dimanche tentent encore, sur différents forums Web, de fixer le sens des textes à haute teneur symbolique de cet Icare folk. Mission impossible, il va sans dire.

Je demande à Gosselin, intime de l’œuvre de Drake qu’il est, ce qu’il en comprend et soumet à son interprétation Pink Moon. «Tu sais, je fais juste un cauchemar dans la vie, tout le temps le même. J’arrive chez nous, je regarde le ciel, pis il y a une maudite grosse planète qui n’était pas là avant.»

En quoi est-ce un cauchemar?

Il sourit. «Les êtres humains réalisent tous que c’est le last call et qu’il faut absolument s’en aller vivre sur cette planète-là. Pis si tu te tues, parce que t’as trop peur d’y aller, tu y vas juste plus vite.» Il se met à chanter: «Pink moon is on its way / And none of you stand so tall / Pink moon gonna get you all».

Il y a des cauchemars moins abominables que d’autres.

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The Songs of Nick Drake sera présenté le 10 novembre à 20h au Théâtre Centennial. Oh Susanna et Marie-Jo Thério, entre autres, monteront sur scène.

Harvest Breed présentera le 24 novembre à 20h, toujours au Théâtre Centennial, un spectacle grand luxe avec section de cuivres et orchestre à cordes.

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