Je suis assis dans la grande roue du Marché de la Gare de Sherbrooke et je me doute bien que tu te doutes en tabarouette, cher ami lecteur, que la fille qui m’a traîné ici avait besoin d’être pas pire jolie (elle l’est). Dans la nacelle devant nous, une maman mouche le nez morveux de son petit gars: «Allez, souffle, Arthur, souffle.» Derrière nous, un couple de petits vieux combat le sommeil (il est 19h30). Sur la glace au pied de la grande roue, de jeunes trentenaires fringants-fringantes, main dans la main, contournent les petits Sidney Crosby et leurs bâtons de hockey trop longs. Ma compagne de grande roue me tend la bouteille de mousseux de dépanneur qu’elle a glissée dans son sac à main. «Dis Dominic, c’est quoi ta chanson de Noël préférée?» me demande-t-elle sur un ton solennel que la teneur de la question ne suppose pas.

Question sérieuse qui n’arrive pas à déloger de mon esprit la chronique-rétrospective de fin d’année dont je repousse la rédaction depuis une semaine. Dresser des bilans, élaborer des palmarès, attribuer des étoiles; voilà autant de figures imposées du journalisme culturel auxquelles je devrais m’astreindre et dont j’ai impérieusement envie de prendre congé. Je pourrais bien sûr écrire que je porterai en moi pour le restant de mon existence ce disque ou cette pièce de théâtre ou ce livre paru cette année. Mais ce serait maquiller la réalité: ce que je retiendrai de 2012 porte le nom de ceux avec qui je suis allé voir des concerts (et pas forcément les plus glorieux). Mes meilleurs moments de 2012 s’appellent Michel et Isabelle, avec qui j’ai hurlé «Comme un sage / Monte dans les nuages» pendant un spectacle hommage à Harmonium. Mes meilleurs moments de 2012 portent le nom de tous ceux avec qui j’ai disséqué le roman de Jean-Philippe Martel, Comme des sentinelles (une belle suggestion de lecture des Fêtes, tiens), pendant de longues conversations de fin de soirée. Mes meilleurs moments s’appellent Maxime, avec qui j’ai ri comme une otarie en entendant les blagues de Guillaume Wagner (même celle sur Marie-Élaine Thibert). Mes meilleurs moments de 2012 portent le prénom de la fille avec qui je me trouve présentement dans la grande roue et avec qui, il y a quelques semaines, j’ai assisté à un spectacle de Xavier Rudd (fille à qui je devrai un jour avouer que je détestais jusque-là Xavier Rudd).

Je pourrais donc dresser un palmarès, et je le ferai peut-être en privé pour le simple plaisir de m’obstiner avec les potes. Je nous entends déjà débattre avec la mauvaise foi des panellistes de 110% de questions comme: Grimes, imposteure ou génie? L’album de lackofsleep, sous-estimé ou surestimé? Lisa LeBlanc, feu de paille ou nouveau pilier de la chanson québécoise?

«Dominic! Dominic! Tu m’écoutes-tu? Je t’ai demandé c’est quoi ta chanson de Noël préférée.» Donne-moi ta bouche, que je lui réponds, en imitant Pierre Lalonde comme un con. Du haut de la grande roue du Marché de la Gare, Sherbrooke se déploie comme une grande promesse à laquelle une gorgée de champagnette et les pommettes rouges d’une belle fille me donnent le goût de croire.

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Voir Estrie fait relâche la semaine prochaine. Mangez trop, faites l’amour et jouez avec vos Lego, les amis. On se revoit en 2013.

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