C’était la seule tradition de Noël à laquelle je tenais vraiment: digérer ma dinde et mon lait de poule en écumant les bacs de Fréquences Le Disquaire à Granby (la ville dans laquelle mes géniteurs ont décidé d’élire domicile) pendant le Boxing Day. L’édition 2012 de mon pèlerinage embaumait malheureusement l’odeur funeste des dernières fois, le propriétaire Érick-Louis Champagne ayant annoncé peu avant Noël la fermeture de cette institution de la Principale. Il me confiera quelques jours plus tard en entrevue avoir voulu se retirer en pleine gloire, pour ainsi dire, avant que les ennemis du disque ne le prennent pour de bon en souricière.

Je ne saurais mieux décrire Fréquences qu’en vous disant qu’il s’agissait d’un des rares endroits où vous pouviez poser une question comme «Par quel album d’Echo and the Bunnymen devrais-je commencer mon incursion dans leur discographie?» sans craindre de vous faire dévisager (Bryant était particulièrement doué pour donner l’impression d’avoir muri toute sa vie les réponses qu’il offrait à ce genre d’interrogations existentielles). Fréquences était un disquaire pour et par des mélomanes où les rééditions d’Al Green et le rock indé auront toujours prévalu sur les CD d’Isabelle Boulay.

Rencontré quelques jours avant 2013, Érick-Louis Champagne affichait la sérénité d’un gars ayant vécu selon les termes de ses propres rêves pendant près de 18 ans à la barre de Fréquences. Disons-le: le poste de directeur général de la Maison de la culture de Waterloo qu’il occupe depuis novembre n’est sans doute pas étranger à la bonne humeur de ce self-made-man qui aura toujours envisagé son rôle de disquaire comme celui d’un médiateur culturel. Il fonde d’ailleurs de grands espoirs dans le site d’achats en ligne de Fréquences (frequencesledisquaire.com), qu’il supervisera avec l’équipe de la succursale de Saint-Hyacinthe, elle toujours debout dans le monde réel. Champagne aimerait que le portail devienne le lieu d’échanges que sa boutique, la place la plus cool du tout-Granby, ne sera bientôt plus (la fermeture est prévue pour fin janvier-début février).

Un autre magasin de disques tombe donc au combat. Je regarde présentement une des titanesques piles de CD qui encombrent mon appartement et peux vous dire exactement quel disquaire m’a contraint sous la menace à acheter cet album de The Rakes (le même Bryant), quel disquaire m’a appelé pour m’annoncer que le nouveau Le Nombre était arrivé, quel disquaire m’a vendu trois fois ce disque des Chiens avec lequel ma blonde, puis mon coloc, se sont tour à tour poussés.

Ce sont toutes ces histoires que sont bien incapables de charrier les MP3 qui viennent et vont de boîte courriel en clé USB en fichier Dropbox. Je serais mortifié de sonner comme un de ces rats de bibliothèque qui, devant l’érosion du livre papier, confient aimer sentir l’odeur de leurs romans favoris, mais je reprendrai à mon compte une partie de leur réquisitoire et écrirai ici que c’est l’odeur de la vraie vie, celle que l’on égraine à flâner dans la section jazz, celle que l’on meuble à discuter avec un inconnu des mérites du nouveau The Strokes, celle qui place sur notre chemin sans qu’on l’ait cherché une géniale chanson inconnue, que Fréquences emporte un peu avec lui. Salut!

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