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"Film à scandale": à peine lâchée au Festival de Cannes, l’expression sera relayée par la nuée des médias qui, pour ne jamais paraître à côté de la plaque, se sont fait une obligation de jouer le jeu d’une stratégie de mise en marché finement orchestrée. Tout dans Irréversible, car c’est de ce film bien sûr qu’il s’agit, sent à plein nez l’opération de marketing (le casting, le traitement du sujet, la réputation crade du réalisateur) et l’exploitation sensationnaliste de la détresse et de la déchéance humaines.

Disons-le d’emblée: nous n’avons pas vu et nous n’irons pas voir ce film. On nous objectera que nous ne pouvons pas parler à travers notre chapeau. Mais dans ce cas-ci, nous n’en voyons pas l’utilité. Car, pas un seul texte critique publié n’a pu s’empêcher de décrire le déchaînement de violence à l’état pur qui constitue l’essentiel du film. Tout le monde semble s’entendre sur l’inintérêt du film, sa brutalité et ses nombreux défauts. Mais évidemment personne n’a pu s’empêcher d’en parler, d’en faire "l’événement" de la semaine, de participer à sa promotion. Ceux qui l’ont apprécié (?!) ont mentionné son courage, sa force, son originalité, en évitant soigneusement de réfléchir à son idéologie puante et à ses méthodes odieuses.

Quant à nous, ce que nous trouvons à proprement scandaleux, c’est le traitement médiatique qui a préparé la sortie du film au Québec. On peut dresser des parallèles avec Romance (ennuyeuse boursouflure intello) et surtout avec Baise-moi qui fut curieusement plus durement attaqué. Serait-ce parce que ce sont des femmes vengeresses qui humilient des hommes minables et non, comme dans Irrésistible, un homme qui semble justifié de tuer pour sauver son honneur ?

Tout le gratin médiatique a donc joué le jeu : ICI Montréal a placé le réalisateur "maudit" (le pauvre!) Gaspar Noé en page couverture pour ensuite dire dans ses pages que le film est "comme un objet bancal mais conséquent et conscient du remous qu’il provoque". Plus subtil, (pas dans son titre : "Cul sec!") Le Devoir, le "défend" à défaut de l’aimer, "le regard bien droit" du réalisateur "forçant l’admiration" et on affirme froidement, sans détour: " Gaspar Noé est aussi, sur le plan moral, le grand absent du film, montré sans le filtre d’un point de vue. (…) nous regardons son film, tels des orphelins, avec nos seules consciences pour repère." Quelle tristesse…Comme si ce genre de film racoleur et voyeur pouvait vraiment servir à éveiller les consciences.

Dans La Presse, on y célèbre "un film original" et on y perçoit "un irrépressible hymne à la vie" même si on déplore que Gaspar Noé fasse "dans le premier degré et pas dans la dentelle". Comment peut-on louanger un film sur le viol qui reste au premier degré tout en y incluant des scènes hard? Comment peut-on faire preuve d’autant d’angélisme et de naïveté et se laisser manipuler par un réalisateur dont on reprend les paroles sans sourciller? En parlant du cinéma, Noé ose dire: "Je n’ai pas trouvé de meilleur jouet pour m’amuser". Parce que Monsieur s’amuse à nous balancer tout ça en plein visage!

Ailleurs, à TVA, à l’émission Sucré Salé, un animateur débile tout excité, demande, à sa chroniqueuse s’il y a vraiment de quoi faire un scandale (il bave presque en disant le mot!). Après quelques gloussements, on passe, comme si de rien n’était, à un reportage sur la comédie musicale pour enfants Régina … Ahurissant.

Pendant ce temps, à la radio de Radio-Canada, Gaspar Noé déverse son fiel et déclare qu’il voulait à l’origine faire un film porno qui n’a pu se concrétiser et qu’il s’est donc replié sur un scénario pondu en cinq semaines qui montrait explicitement un viol d’une violence extrême et sa vengeance. Comment peut-on faire l’amalgame? Faut-il croire que filmer un viol procède de la même logique et de la même volonté? Comment peut-on semer le doute dans les esprits? On ne peut que s’indigner devant de tels propos réactionnaires.

Nous appelons au boycottage de ce genre de film (voire Visitor Q). En plus, dans le cas d’Irréversible, le distributeur Alliance-Atlantis a fait preuve d’un manque flagrant de discernement et d’un sens mercantile au-delà de tout entendement avec une publicité tapageuse et racoleuse. Quand on pense que certaines activités commerciales d’Alliance sont financées à même nos fonds publics…

Faudrait-il aussi appeler à la censure? Cette question délicate se pose. On ne tolère plus dans nos sociétés la diffusion de propos et d’images racistes. Devrait-on l’envisager pour protéger les femmes de tous les fous dangereux qui pourraient se trouver stimulés, voire légitimés dans leur acte barbare? Et par respect surtout pour toutes celles qui ont eu à subir cet outrage et qui, avec tout le tapage fait autour de ce film, sont forcées de revivre ce traumatisme.

À quoi sert ce film? Pourquoi aller le voir? Quelles sensations cherchons-nous à obtenir? Après le meurtre, le viol est-il devenu un spectacle? Où en sommes-nous rendus comme société pour accepter de tout montrer et de tout vouloir voir? Gaspar Noé a une réponse toute faite, à glacer le sang: "La violence au cinéma est ritualisée, on y a pris l’habitude: les codes sont désuets. Et dans quelques années, je serais aussi complètement désuet." (interview dans Voir). Ce jour-là, sans doute, un réalisateur plus "audacieux" encore nous aura montré en images crues le viol d’un enfant pendant dix minutes. Irons-nous jusque-là?

Que faut-il donc comprendre de cette tendance au tout-image? Qu’il faut s’y résigner? Qu’il faut être de son époque? Nous, nous refusons de nous " habituer " à ces signes de décadence avancée. Trop c’est trop. On nous pousse à la désensibilisation. Avec pour résultat qu’aujourd’hui on hésite à faire part de nos repères moraux pour ne pas être taxé d’obscurantisme et de pudibonderie. Ne doit-on pas sérieusement penser à mettre une limite à notre culture de l’image? Il s’agit aussi de nos enfants dont l’imaginaire et le quotidien sont maintenant atteints.

Les garçons tuent de plus en plus jeunes et agressent les filles à 13 ans; la mode et la pub "érotisent" des gamines à peine pubères comme pour répondre au voyeurisme masculin, tandis que les films d’action et les jeux vidéo cultivent la haine avec toujours plus de réalisme et que la porno, disponible à tout gamin sur Internet, devient in… La réalité et la fiction se nourrissent l’un l’autre et nous entraînent dans une spirale infernale. Et on (se) laisse faire. Parce que la violence et le sexe rapportent et qu’au nom de la liberté d’expression et de la défense de l’art, on peut tout laisser passer. Comme si on avait oublié que la réalité dépasse toujours la fiction…

Nous aurions peut-être dû choisir de nous taire plutôt que de lancer la controverse, de tomber dans le panneau du "scandale" et d’alimenter, par effet boomerang, la curiosité autour de ce film. Mais à défaut du silence, de la retenue et d’un vrai sens critique (il n’y a pas d’esprit critique sans humanisme) auxquels nous nous serions attendus de la part des médias, on ne peut que s’indigner et appeler au boycott.

Ont accepté d’endosser cette lettre

  • Catherine Arcand

  • Mario Bonenfant

  • Djénane Boulad

  • Pascal de Pocas

  • Stéphane Durand

  • Christian Fournier

  • Simon Germain

  • Amir Khadir

  • Magdi-Louis Stephanos

  • Claude Vecerina

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