En apprenant que le comédien Fabien Dupuis interpréterait son propre texte, Isabelle, un «stand-up tragique» présenté au Théâtre d’Aujourd’hui, je me suis dit: tiens, un autre acteur qui se lance dans l’écriture. Mais pourquoi? Le métier d’acteur est certes parfois précaire, mais l’écriture n’est ni une tâche facile, ni une mine d’or. L’auteur n’est pas un rôle qui s’incarne comme un personnage et la besogne sollicite d’exigeantes ressources, mais peut-être fait-elle aussi fleurir l’arbre d’un comédien?

Connu du grand public surtout pour son rôle dans Virginie à la télévision, Fabien Dupuis ne s’est pas mis à écrire par nécessité comme certains autres comédiens, impatients de jouer. «J’ai toujours eu de la job, mais comme acteur, tu vis toujours dans le désir des autres, et là le plaisir, c’est de, moi, désirer les choses et de mettre sur la table mon imaginaire.» Il écrit en cachette depuis longtemps, mais a enfin pris le temps de livrer le fruit de son travail avec Isabelle, l’histoire de Daniel qui, pour échapper aux agressions répétées de sa mère, se rapproche de sa cousine jusque dans des jeux très intimes. Le texte a d’abord été travaillé avec Yvan Bienvenue pour une version plus courte présentée aux Contes urbains, puis avec Marc Béland et Michel Marc Bouchard pour la version actuelle. Jouer son propre texte signifie-t-il un engagement plus grand pour l’acteur? «C’est un engagement plus profond, affirme Dupuis, parce qu’il y a des choses que je porte depuis longtemps et qui sortent malgré moi. J’ai accepté comme auteur de travailler avec l’inconscient, parce que j’ai réalisé que j’étais conscient de 25% de ce que j’écrivais. On découvre encore des choses sur le texte aujourd’hui.»

Pour l’actrice Anne-Marie Olivier, auteure de plusieurs pièces dont Gros et détail et Annette, deux solos qu’elle interprétait, «jouer ses propres textes permet une grande liberté». Elle écrivait déjà avant de devenir comédienne, mais elle a trouvé dans l’écriture un moyen de combler ses désirs inassouvis d’interprète. «Ce que je voyais au théâtre ne correspondait pas à ce que je voyais et à ce que je vivais dans la rue. En écrivant, je pouvais dire le monde dans lequel j’étais.» Anne-Marie Olivier est aussi passée par les Contes urbains, un vrai tremplin pour les auteurs-acteurs, dont ont aussi bénéficié Fabien Cloutier et Sébastien David. Le premier a fait fureur avec ses solos Cranbourne et Scotstown où son talent d’acteur était mis au service de sa parole décapante. «Il y a une grande liberté à écrire, mais aussi un prix à payer parce que c’est très engageant et ça vient avec le poids de la nervosité.» «C’est une mise en danger», avoue Anne-Marie Olivier.

L’acteur Sébastien David, qui a entre autres écrit, mis en scène et interprété un rôle dans T’es où Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen, présenté en janvier 2011 au Théâtre d’Aujourd’hui, abonde dans le même sens. «Écrire donne une zone de liberté parce que l’auteur jette les paramètres de l’univers, alors que l’acteur est à la merci d’un texte, mais la mise à nu est plus importante quand j’écris, et plus j’écris, plus je découvre des zones où je peux me tromper.» Rien ne pourra toutefois remplacer le jeu, assure celui qui présentera sa prochaine pièce, Les morb(y)des, dans laquelle il joue aussi, au Quat’Sous en mars prochain. Après six versions achevées à la sueur de son front, l’auteur s’abandonne maintenant avec soulagement au metteur en scène. «J’ai besoin de me sortir de moi. Écrire me permet une meilleure appropriation du texte quand je joue. Le jeu nourrit l’auteur et écrire nourrit mon interprétation, mais jouer me donne une pause de moi.»

Jouer donne une pause de soi pour mieux… revenir à soi par l’écriture? Aucun des comédiens interrogés ne sous-estime le travail ni le plaisir du jeu d’acteur, mais lorsqu’il écrit, l’interprète ne cesse pas de travailler, et vice-versa. «Écrire m’a permis de faire davantage confiance au jeu, avoue Fabien Cloutier. L’œuvre vit et devient plus forte que nous, même quand on l’a écrite. J’ai maintenant de meilleurs yeux pour voir des choses, plus de patience pour travailler un texte comme interprète.»

L’acteur qui écrit désacralise peut-être le texte qui devient une matière malléable, en partie issue de l’inconscient, comme le disait Dupuis? Si l’acteur peut envier à l’auteur de connaître intimement les labyrinthes de la création, l’auteur, lui, peut jalouser au comédien la relation charnelle qu’il vit avec le texte. «On réalise la beauté d’un chef-d’œuvre quand on le joue», dit Anne-Marie Olivier, qui apprécie le fait de toucher de près l’acuité phénoménale d’un Tchekhov, par exemple, en jouant ses personnages. Vases communicants, l’écriture et le jeu s’enrichissent l’un l’autre mais ne se substituent pas l’un à l’autre. «L’acteur est au front et l’auteur construit la guerre», conclut Sébastien David. Chapeau à ceux qui endossent l’habit du général d’armée et celui du soldat.

Isabelle, au Théâtre d’Aujourd’hui, jusqu’au 3 novembre

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