Motivé par un besoin du milieu théâtral de mieux connaître son état de santé afin de pouvoir remédier aux maux qui le minent, un Profil statistique de chaque saison théâtrale paraît depuis 2007, à la suite des États généraux tenus cette même année. Vendredi dernier, l’équipe du Conseil québécois du théâtre qui s’est attaquée à la tâche me transmettait les statistiques pour la saison 2009-2010 et ensemble, nous avons tenté d’éclairer la situation qui, vais-je vous surprendre, n’est pas des plus glorieuses.

Parmi les quelques chiffres encourageants, on note l’intégration de la relève, vérifiée par la présence marquée de jeunes interprètes au sein des productions théâtrales. On remarque aussi que les textes des auteurs dramatiques québécois ont la faveur des compagnies. Bonne nouvelle pour notre dramaturgie, mais le principal constat de l’étude est toutefois alarmant: le revenu moyen des interprètes pour la pratique de l’art théâtral a chuté de 15% en 2009-2010 par rapport à la saison précédente, pour s’établir à 8457$. On serait tenté de croire que cette baisse importante de la rémunération est attribuable à une diminution de l’activité théâtrale, or ce n’est pas le cas. Le problème est ailleurs.

La première explication est simple: l’augmentation des subventions du CALQ (principal subventionnaire au Québec) est presque nulle depuis 10 ans, mais le coût des productions, lui, qui suit l’inflation générale, a évidemment gonflé. On doit aussi noter que les finissants qui sortent des écoles de théâtre, de plus en plus nombreux, fondent leurs propres compagnies et partagent les recettes, ce qui fait baisser le cachet moyen des artistes. On remarque également que le nombre moyen de représentations est resté le même (21), mais le coût des productions a augmenté. L’artiste joue donc moins, cela va de soi. Mais j’aimerais attirer votre attention sur la répartition de l’argent, parce que si les subventions sont restées les mêmes quantitativement parlant, leur nature a changé.

Il y a cinq ans est apparu un nouveau programme, Mécénat Placements Culture, qui vise à augmenter le mécénat en culture en injectant des sous pour inciter les compagnies à aller chercher de l’argent privé. Ce changement notable fait de beaux miracles pour les grandes institutions qui attirent facilement de bons investisseurs, mais défavorise les petites compagnies, les plus gravement touchées, qui se voient obligées d’investir des sommes auparavant consacrées à la création dans les levées de fonds. Si l’on ajoute le fait que les théâtres doivent assumer les frais d’entretien des bâtiments à même les budgets de fonctionnement, ce qui ôte de l’argent aux artistes, il y a de quoi s’inquiéter. On peut voir un désengagement camouflé de l’État dans cette incitation à trouver des fonds privés, mais surtout le signe du virage généralisé de notre société vers une marchandisation de la culture. On donne moins d’argent aux artistes transformés en comptables, et pendant qu’ils s’affairent à calculer, ils ne créent pas.

La revue Liberté

Ce constat m’amène à vous parler d’une revue qui, depuis plus de 50 ans, s’applique à nous rappeler que «l’art est une condition du politique» et que «le monde dans lequel nous vivons n’est pas une fatalité». La revue Liberté a choisi pour son premier numéro revampé de se pencher sur les dangers de la conception conservatrice de la culture. Noble tâche! Pierre Lefebvre, dont je vous parlais il y a quelques semaines pour Tout ça m’assassine, se demande si on peut encore parler de culture quand la culture n’est plus que pure industrie, dans un texte brillant et vitriolique qui décortique l’idée d’industrie culturelle. «Nous y sommes, soyons-y», titre l’article qui reprend la phrase de Ducharme, évoquant l’urgence de comprendre la logique dans laquelle nous baignons, où les œuvres et les idées sont réduites à l’activité économique qu’elles génèrent. Les conservateurs «s’acharnent essentiellement à préserver les structures, de même que les modèles, qu’implique l’idée d’industrie culturelle», qui cherche la standardisation du produit culturel, alors que l’art, nous rappelle-t-il, «se préoccupe de ce qui retrousse, ce qui dépasse, ne fite pas (…)». «En considérant les œuvres comme de pures marchandises, on fait effectivement une grande économie: on n’a plus besoin de se questionner sur leur valeur», écrit-il pertinemment. Mais ça crée une société à la culture standardisée qui diminue les prises de risques et appauvrit les artistes. «L’art et la culture constituent un puissant moteur d’activité économique», comme s’entendent à le dire tous les gouvernements, mais le théâtre, nous rappelle Lefebvre, «était une cérémonie religieuse» chez les Grecs. Si on ne cesse de ramener l’art à la vie concrète et aux chiffres dont il est censé nous libérer, on ne l’enrichit pas, on le dénature. C’est comme mettre de l’argent dans des bâtiments plutôt que dans les pièces qu’on y fait jouer.

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