Une des choses qui m’a le plus frappée quand je suis entrée en fonction comme chef de pupitre arts de la scène au Voir, il y a un peu plus d’un an, est la grande diversité des propositions qu’offre la scène montréalaise, qui foisonne de tout ce qui pousse dans la tête de nos créateurs. On peut chialer contre le tout et le n’importe quoi qui s’exposent et il est vrai que l’espace public est devenu, ici comme dans bien des pays occidentaux, un environnement bigarré où se mélangent le pire et le meilleur. Cette semaine, en me frottant à deux projets présentés sur nos scènes, celui de l’auteur iranien Nassim Soleimanpour et celui de Mani Soleymanlou, je me suis pourtant rappelé à quel point nous tenons cette liberté de parole pour acquise et ne faisons pas assez attention à la richesse de cette diversité de voix et de visions du monde qui s’exposent sur nos scènes, qui permet de visiter l’autre en soi, condition première d’une société saine, libre et démocratique.

Les auteurs ci-haut mentionnés, nés dans le même Iran, témoignent tous deux d’une absence, mais prennent la parole dans des conditions différentes. Le premier a créé son texte autour de sa propre absence, parce qu’il ne peut sortir de son pays pour n’y avoir pas fait son service militaire, tandis que le second a composé un solo à partir de son pays absent, du point de vue de l’exilé interdit de séjour dans son pays, ironiquement pour la même raison que le précédent. Les deux auteurs s’expriment sur la réalité d’un pays où la liberté d’expression ne va pas de soi. Leurs absences sont comme des trous dans le paysage mental et culturel d’individus qui risquent leur vie pour exprimer leurs idées. N’oublions jamais le privilège que nous avons de pouvoir prendre la parole et reconnaissons la beauté d’une société aux mille visages artistiques.

 

Les grosses geishas

La création que signent les comédiennes Mélissa Dion Des Landes et Amélie Prévost témoigne certainement de l’étendue des possibilités de la scène montréalaise. Cette farce policière est inspirée de leurs plus fous désirs d’actrices et d’auteures. Elles ont imaginé deux policières affectées à une mission rocambolesque: celle de retrouver un tueur en série japonais obsédé par les grosses. Pour arriver à leurs fins, elles se déguisent en geishas. Sans prétention, mais avec une vraie proposition artistique, les actrices ont laissé libre cours à leur folle imagination et décidé de rire de leur physique atypique. «On est deux grosses dans une minuscule pièce, m’explique Mélissa Dion Des Landes. Amélie ressemble au Matricule 728, moi, je suis plus une police de bureau, et on ne s’endure pas. On a joué sur les contrastes: le raffinement et le grotesque, la technologie, le multimédia (mangas animés), des combats de kung-fu. C’est un show trash qui décape, sans aucune censure.» Une équipe de concepteurs solides s’est jointe aux créatrices: le metteur en scène Michel-Maxime Legault (cofondateur du Théâtre de la Marée Haute pour lequel il a signé la mise en scène de Kvetch, Rhapsodie-Béton, Top Dogs et Kick), et Elen Ewing pour la scénographie et les costumes. «C’est un divertissement, avance Dion Des Landes. On dirait qu’au théâtre, il faut toujours dire quelque chose, avoir une morale, et nous on revendique le bon divertissement.»

Au MainLine Theatre, du 22 novembre au 1er décembre

 

La robe blanche de Pol Pelletier

À l’autre bout du spectre, l’éternelle résistante Pol Pelletier, magnifique actrice aux convictions inébranlables, poursuit sa route en esprit libre et rebelle. Le parcours de la célèbre féministe ne s’est pas fait sans remous, mais l’artiste trouve sa place dans la société, ou réussit à la prendre, devrais-je dire, ce qui m’assure que notre paysage peut aussi recevoir les coups de pinceau les plus radicaux. Pol Pelletier occupera l’église Sainte-Brigide-de-Kildare durant un mois, proposera des activités révolutionnaires et sa dernière création, La robe blanche. À travers les confessions d’une petite fille, l’auteure aborde la domination de l’Église catholique d’autrefois pour arriver à celle du divertissement et de la consommation d’aujourd’hui, dont elle n’a jamais accepté les diktats.

À l’église Sainte-Brigide-de-Kildare, du 21 au 24 novembre

 

Causerie de la revue Liberté

Pol Pelletier tout comme le délire assumé des Grosses geishas et le fabuleux solo de Mani Soleymanlou permettent cette semaine de faire le grand écart entre tous ces pays d’artistes qui jouissent d’une précieuse liberté d’expression, qu’il ne faut jamais sous-estimer. C’est aussi pour cette raison que j’ai accepté de participer à une discussion autour de l’excellent dossier de la revue Liberté: Que conservent les conservateurs?, ce jeudi 22 novembre, à 19h, à la librairie Olivieri. Parce que la réponse à la question n’est pas la culture, ni la liberté de pensée.

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