Les prix ont la fâcheuse habitude de semer la controverse. Il y a souvent matière à discuter sur les critères d’attribution, le jury, etc. Les lauréats eux-mêmes créent parfois la tempête. Thomas Bernhard leur a même fait un virulent procès dans Mes prix littéraires, où il maudissait ces distinctions couronnant la vanité d’un milieu jugé abject, mais il accusait davantage l’institution littéraire autrichienne que les prix eux-mêmes, qu’il a reçus en grand nombre et acceptés par nécessité, arguait-il. Peu d’artistes ont le luxe de pouvoir refuser un prix, qui peut être un véritable tremplin, un important coup de pouce financier, mais qui souligne aussi la reconnaissance d’un travail, d’une discipline, d’un art dans la vie d’une Cité.

Si le cinéma québécois a ses Jutra, la musique, son Gala de l’ADISQ, la littérature, ses nombreuses récompenses, dont celles remises par les Salons du livre, le théâtre et la danse peinent à se doter d’un système de prix. Le défi est de trouver des mécènes, d’encourager la philanthropie, qui fait d’ailleurs partie des mesures annoncées cette semaine par notre première ministre lors du Rendez-vous de mi-parcours de Montréal, métropole culturelle, que j’espère ardemment voir fleurir. Les Masques du théâtre québécois ont d’ailleurs disparu en 2007, faute de fonds. Si le milieu de la danse n’a pas encore sa grande fête, il peut se vanter depuis l’an dernier d’avoir ses prix. À l’initiative de la chorégraphe et interprète Marie Chouinard, entourée de plusieurs joueurs importants du milieu de la danse, le premier Prix de la danse de Montréal souligne la contribution exceptionnelle d’un artiste en danse à Montréal. Il récompense un artiste ayant présenté une œuvre entre le 1er juillet de l’année précédente et le 30 juin de l’année en cours. Le Prix, assorti l’an dernier d’une bourse de 5000$ offerte par Marie Chouinard, a été décerné, et avec mérite, à Louise Lecavalier.

Cette année, le conseil d’administration a réussi à recruter des partenaires financiers, Québecor et deux mécènes privés, Marcel Côté et Jean Pierre Desrosiers, élevant la bourse à la jolie somme de 50 000$. Un second prix a aussi vu le jour, le Prix du CALQ pour la meilleure œuvre chorégraphique de la saison 2011-2012, d’une valeur de 10 000$, qui a été attribué à Marie Chouinard pour LE NOMBRE D’OR (LIVE). Les deux jurys distincts sont indépendants du conseil d’administration.

Compte tenu de la précarité économique du milieu de la danse, qui n’est un secret pour personne, on peut s’interroger sur la pertinence d’attribuer un seul grand prix de 50 000$ (le second prix est entièrement financé par le CALQ) plutôt que d’en faire profiter plusieurs créateurs. «Le pari était de mettre le projecteur sur la danse et de dire qu’on en a assez que les gens pensent qu’on fait ça avec des pinottes, explique Clothilde Cardinal, administratrice du Prix. Une vie en danse, ça peut valoir cette somme-là.» L’argument est louable, d’autant plus que l’organisme travaille à ajouter d’autres distinctions, dont un Prix du public, dans les années futures.

Ce qui me semble par ailleurs moins évident, c’est que le jury ait récompensé cette année Anne Teresa De Keersmaeker, chorégraphe flamande qui a présenté au Festival TransAmériques 2012 deux œuvres sublimes, En atendant et Cesena. J’ai eu la chance de voir ces deux pièces remarquables en juin dernier. Poèmes exigeants sur le crépuscule et l’aube, odes magistrales à la beauté du corps, de la voix, véritables chefs-d’œuvre confirmant la démarche radicale et majeure de la créatrice dans le langage chorégraphique, ces œuvres méritent amplement cette reconnaissance. Loin de moi l’idée de mettre en doute le talent, la vision et la cohérence du travail de cette grande dame de la danse qui a également un historique avec la ville de Montréal, comme elle l’a elle-même souligné lors de la remise des Prix. Plusieurs de ses grandes œuvres ont été présentées ici, et, comme me le faisait remarquer Philip Szporer, membre du jury, «le Prix soulignait non seulement le travail chorégraphique de l’artiste, mais aussi son extraordinaire engagement et sa vision de la danse, afin d’inculquer chez nos artistes une façon de penser et de renforcer l’idée qu’il y a tout un accueil à Montréal pour les gens qui viennent d’ailleurs en danse, et pour des artistes majeurs comme Anne Teresa De Keersmaeker». Soit. On ne peut que se réjouir que Montréal permette ces rencontres artistiques hors pair et que le milieu d’affaires ait répondu généreusement à l’appel de la danse, mais il me semble quand même bien dommage, voire aberrant, que le seul grand prix de la danse québécois ne couronne pas un artiste d’ici. Avant de remettre un grand prix international de 50 000$ à une artiste qui a, oui, certainement enrichi artistiquement le milieu de la danse à Montréal, mais aussi reçu moult distinctions et honneurs partout dans le monde, ne devrait-on pas récompenser et encourager les créateurs montréalais? Les prix, décidément, ont le don de créer la controverse.

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  • 30 novembre 2012 · 16h29 Alain Fortaich

    Voilà un commentaire tout à fait pertinent, madame Pépin. J’avoue que j’ai des réserves concernant l’attribution d’un prix québécois d’une telle valeur attribué à un monstre sacré de la danse contemporaine qui n’a de rapport avec le Québec que d’y avoir présentés ses spectacles en juin passé.

    En tout état de cause, si je créais un prix québécois je jugerais promordial, en tant que mécène, de voir attribuer les prix à nos chorégraphes d’ici qui se consacrent à la danse, certains depuis les années 1970, ayant le plus souvent connu que leur passion pour les nourrir, d’autant qu’ils sont peu nombreux à parcourir le monde. Il m’apparaît donc, sans être chauvin, qu’il serait favorable d’attribuer ces prix sinon à des chorégraphes québécois, du moins à des chorégraphes canadiens (Kidd pivot par exemple!).

    De plus, qu’adviendrait-il de ceux qui ont pris place sur le plancher s’ils font face à des sommités « étrangères » tel que Fabre? St-Pierre est établi, Gravel s’établi, Demers a une voix bien à elle mais a-t-elle les moyens financiers de s’établir? De ceux qui foulent les planches brillamment avec des propositions qui les distinguent des autres : de Lourdais, Brunelle, Jouthe, Tavernini, Stamos s’ils doivent faire face à Maria Pagès? Qu’adviendra-t-il d’une Rochette qui balbutie ses pas si elle ne peut, faute de financement, émerger de la foule, pour se faire voir; qu’adviendra-t-il de ceux-là qui s’éveillent et renouvellent, par l’originalité de leur voix, la danse contemporaine si on attend qu’ils soient reconnus internationalement avant que de les primer?

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