Il y a des semaines comme ça où le chroniqueur contemple l’actualité un peu comme il regarde un précipice. Osti! C’est creux! J’aurais pu vous parler de Justin Trudeau, justement. Pourquoi pas. Justin est essentiellement un phénomène médiatique. Pas tant le fils de son père que le fils d’une époque où une application iPhone peut remplacer un discours politique. Sale époque, qu’on se dit bêtement.

Mais bon voilà. On se rend vite compte que l’essentiel n’est pas là et que même la course à pied devient tranquillement un sport extrême. Aurais-je quelque chose à dire sur ces explosions? Non. Désolé. Rien. J’ai beau y réfléchir, ça ne vient pas. Quand je vois des explosions, j’entends du silence. C’est le vide du précipice qui me renvoie un écho muet. Osti! C’est encore plus creux que je ne le pensais!

Ça tombe assez bien. Ça fait un moment que je voulais vous parler de Fred, cet immense auteur de bandes dessinées décédé le 2 avril dernier, que vous connaissez pour les aventures de Philémon, ce personnage qui n’a pas vieilli en 48 ans au fil de ses aventures sur les lettres de l’océan Atlantique. Un gros morceau ce Fred, pionnier de l’époque Hara-Kiri avec Cavanna et le professeur Choron. Des types comme il ne s’en fait plus. On a brisé le moule quelque part sur les routes des relations publiques et du politiquement correct. Plus tard, Fred travaillait à Pilote, sous la gouverne de Goscinny, au sein d’une équipe qui a sans doute forgé l’âge d’or de la BD. C’est là qu’il a inventé son petit bonhomme et son univers complètement surréaliste, ses histoires truffées de trouvailles rocambolesques prenant place dans un monde que son père, Hector, éternel incrédule, n’arrive même pas à percevoir.

Il y a ainsi quelque chose d’assez émouvant à parcourir ce dernier album de Philémon, Le train où vont les choses, paru quelques semaines avant la mort de son auteur. Un peu comme si le destin de Fred et celui de son personnage étaient liés. «L’ultime voyage de Philémon», pouvait-on lire sur la jaquette promotionnelle… En plus de l’ultime voyage d’un auteur, c’est aussi un gros morceau d’une époque pas si lointaine qui va s’évaporer dans les souvenirs de l’histoire. Car le train où vont les choses, vous le lirez dans cet album, carbure à l’imagination et, bien franchement, on pourrait dire que par les temps qui courent, il n’avance pas fort fort.

«L’imagination, ce n’est pas de penser toujours à la même chose, monsieur le nain de jardin, il faut penser à de nouvelles choses». Vous lirez cette phrase quelque part dans l’album, alors que le chauffeur de la lokoapattes enguirlande monsieur Barthélémy. Une phrase qu’on aurait bien envie de crier aussi aux apôtres du spin, du discours préfabriqué qu’on fournit, déjà mastiqué, aux politiciens et à ceux qui fabriquent l’actualité.

Je me la dirais bien à moi aussi, assez souvent… Pense à de nouvelles choses, pauvre nono.

C’est donc l’âge d’or de la grande déconnade qui est derrière nous. Nous vivons en ce moment une sorte de Moyen Âge de l’imagination. Je l’appellerais «l’âge moyen», l’ère du moyen — oserais-je dire médiocre? — où domine le dénominateur commun. L’âge du citoyen moyen à qui on répète un peu toujours la même chose. Une sorte de conservatisme ambiant qui pue la redite. En faisant carburer sa lokoapattes à l’imaginaire, Fred nous livre une sorte de testament: quand vous en aurez marre de voir le train où vont les choses en panne, il faudra peut-être penser à déconner un peu.

Je vous laisse lire le dernier Philémon, justement. Pas un album magistral, mais le dernier d’un auteur monumental issu d’une époque rocambolesque où prenaient place des magazines bêtes et méchants comme Hara-Kiri ou des revues jeunesse comme Pilote. Je ne vous en dis rien d’autre, vous verrez bien.

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Je vous disais ne pas avoir grand-chose à dire sur les explosions. Je me sens un peu seul au monde. Il doit bien y avoir 17 856 chroniques écrites à ce sujet dans tous les médias du monde. Sans doute, il se dira des choses intelligentes. Comme mon collègue Normand Baillargeon vous raconte dans sa chronique hebdo, vous devriez vous retrouver avec plus de questions que de réponses. Ce serait déjà une bonne chose. Je me méfie toujours de ceux qui ont réponse à tout.

Parlant de ça, évidemment Richard Martineau avait quelque chose à dire à ce sujet cette semaine dans une chronique du Journal de Montréal. Il expliquait en quelques mots le mécanisme de la terreur. «Il faut électrocuter la population, écrivait-il. D’abord, l’incommoder. Puis l’enrager. Et, enfin, lui faire peur.» Il n’hésitait pas, par ailleurs, à ainsi amalgamer dans cette sauce tout ce qui grouille comme manifestants dans nos rues depuis le printemps dernier.

Incommoder, enrager, faire peur.

Assez curieusement, j’ai vu dans ces trois étapes de la terreur l’essentiel de la technique littéraire de Richard Martineau.

Il doit exister quelque chose comme un terrorisme médiatique. Une manière de faire exploser les cerveaux.

Et j’ai encore repensé à cette phrase de Fred: «L’imagination, ce n’est pas de penser toujours à la même chose, monsieur le nain de jardin, il faut penser à de nouvelles choses».

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

  • 19 avril 2013 · 23h32 Depatie

    Monsieur Jodoin

    Votre chronique du 16 avril, « Théologie médiatique » est remarquable. Vos propos sur le père de Philémon sont d’une belle justesse et reflète à merveille le pouvoir de l’imagination. Si on se demande tout du long où cela nous mènera, c’est que vous entretenez le suspens avec maîtrise. Votre conclusion est magique. L’angle d’attaque, sans agressivité, que vous avez choisi, suggère sans contestation possible, un moyen simple pour un être borné de soigner sa claustrophobie et sa paranoïa. Car tout comme vous, je crois fermement aux vertus curatives de l’Imagination. (Du moins pour le nain dont vous parlez.)

    Merci
    François Depatie

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