Alors que son court métrage Gloria Victoria se retrouve en compétition aux 12es Sommets de l’animation, le cinéaste Theodore Ushev présente l’installation 3e page après le soleil à la Cinémathèque québécoise.

Troisième volet de la trilogie sur l’art et le pouvoir incluant Tower Bawher et Drux Flux, Gloria Victoria s’avère une expérience sensorielle qui prend aux tripes avec ses images évoquant des champs de bataille sanglants, l’enfance volée et les horreurs de la guerre. Porté par des extraits de la Symphonie Leningrad de Chostakovitch, ce court métrage d’animation en techniques mixtes confirme une fois de plus le prodigieux talent de Theodore Ushev, maître du collage s’inspirant de l’expressionnisme, du constructivisme et du surréalisme. Face aux œuvres de ce cinéaste, le spectateur n’a d’autre choix que de se laisser emporter par ce vortex de formes et de couleurs afin de se laisser toucher en plein cœur.

«Le cinéma doit stimuler les sens avant le cerveau, croit le réalisateur. Je n’aime pas quand les gens réfléchissent trop en regardant un film; je préfère qu’ils le fassent après l’avoir vu. C’est plus difficile pour le public de s’habituer à ce genre de films, mais ce genre m’intéresse vraiment. J’aime les films sans histoire, sans trame narrative, dans lesquels on joue avec la construction des formes, on joue sur les sens, on évoque l’émotion et l’expression. J’adore le cinéma pur des premiers films; pour moi, ces films n’étaient pas si narratifs et suscitaient davantage l’émotion que la compréhension. Dans chaque film, je cherche l’émotion qu’ont provoquée les frères Lumière, Vertov et Eisenstein.»

Lignes éclatées

Si les images de Gloria Victoria renvoient à la violence et à la souffrance, les lignes y sont plus douces que dans les précédents volets, pas très loin de celles des Journaux de Lipsett. Le propos paraît encore traduire avec fureur le désarroi d’Ushev face à une société qui se déshumanise, mais la forme laisse deviner un certain apaisement chez l’artiste.

«L’animation demande un travail d’esclave, de moine, confie-t-il. Je mets toute mon énergie et ma sincérité dans chaque film. Je tente de préserver l’émotion du début à la fin. Grâce aux Journaux de Lipsett, film très important dans ma vie, j’ai pu me débarrasser de tous mes démons. Dans chacun de mes films, il est question de l’homme écrasé par le système. C’est toujours l’individuel qui souffre de ce conflit avec le système, qui lutte pour sa sauvegarde.»

À propos de la forme, Theodore Ushev poursuit: «Quand j’ai commencé Gloria Victoria, je voulais jouer avec des formes moins géométriques que dans les précédents films. Avec le crescendo de la musique, les formes se font de plus en plus géométriques et les couleurs virent au noir et blanc. C’est un film en stéréoscopie 3D; au début, l’espace est très vaste et vers la fin, il est aplani. De cette façon, je voulais traduire l’émotion d’un être humain à la guerre; plus vous vous enfoncez dans la guerre, plus vous craignez l’autre, plus vous craignez la mort.»

De la disparition des livres

Se disant très heureux de son sort, «je me sens privilégié de travailler à l’ONF parce que j’ai l’impression d’être le cinéaste le plus libre du monde», lancera-t-il au cours de la rencontre, Theodore Ushev n’en est pas moins préoccupé par l’avenir de la culture. Cette préoccupation se retrouve d’ailleurs au cœur de l’installation vidéo 3e page après le soleil.

«L’idée, c’était de créer un palimpseste, c’est-à-dire un manuscrit dont le texte a été effacé afin de pouvoir y écrire un autre texte, explique-t-il. Chaque livre choisi est une métaphore: le catalogue de cinéma représente la culture; le dictionnaire illustre la volonté d’aller chercher des connaissances; et la Bible rappelle les valeurs morales sur lesquelles notre société a été bâtie. Ces trois livres sont en train de disparaître comme objet de papier, car plus personne ne les consulte. Au lieu de consulter des livres, les gens font des recherches sur Internet.

La Bible a été le premier livre imprimé par Gutenberg et j’imagine qu’il sera le dernier à l’être. J’ai conçu trois films abstraits autour de ces trois livres d’une manière expressionniste et avec une énergie rappelant celles de Jean-Paul Riopelle. Qu’est-ce qu’il adviendra de ces livres et de ces connaissances maintenant que nous avons en main tous ces gadgets technologiques? Je crains que le tout devienne un chaos abstrait.»

Si les propos d’Ushev semblent teintés de pessimisme, cela ne veut certainement pas dire qu’il rejette pour autant toute technologie. À preuve, le réalisateur ne se désole même pas du fait que le court métrage soit trop peu présenté dans les salles de cinéma traditionnelles.

«Le cinéma d’animation est la forme de cinéma la plus dynamique partout dans le monde. Grâce aux nouvelles technologies, il est aussi devenu l’une des plus visibles. Le court métrage est très puissant grâce à Internet; on peut même se demander s’il est vraiment utile d’en présenter en salle devant les longs métrages.  Je pense malgré tout qu’on vit une époque excitante. Le progrès ne se fait pas en préservant nos vieilles habitudes, il faut que ça bouge! Bientôt quelque chose de nouveau apparaîtra, comme le cinéma est apparu il y a plus de 100 ans. C’est ça la vie et c’est ce qui est excitant», conclut Theodore Ushev.

Du 27 novembre au 1er décembre à la Cinémathèque québécoise.

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