Pétition pour la démission de Jean Charest : implication sociale ou illusion virale?

17 novembre 2010 18h08 · Simon Jodoin

Difficile de ne pas s'intéresser à la pétition réclamant la démission de Jean Charest lancée cette semaine, surtout si, en plus de s'intéresser à la politique, on s'intéresse à la cybercivilisation. Initiée par deux citoyens jusqu'alors presque inconnus et parrainée par Amir Khadir, elle a été signée par plus de 150 000 personnes à l'heure où j'écris ces lignes… En 48 heures.

Il s'agit bien évidemment de ce qu'on appelle un phénomène « viral » qui aurait sans doute été impossible sans l'apport des technologies informatiques de la communication, notamment des réseaux sociaux. Le lien vers la pétition est « tweeté » et partagé sur Facebook à un rythme effarent, voire étourdissant. Influence Communication, qui établi quotidiennement un palmarès du poids médiatiques de divers événements, classait ce matin cette nouvelle au 6e rang des médias traditionnels.

C'est d'autant plus intéressant de constater que les initiateurs de cette pétition sont en fait deux quidams, fondateurs d'une nébuleuse organisation qu'ils appellent « Mouvement citoyen national du Québec » (MCNQ) qu'ils présentent assez pompeusement comme étant « La mémoire collective politique du Québec! » … Que ça! En consultant leur site web, (qui ne convancra personne sur le sérieux de leur démarche soit-dit en passant) on comprend que ce « mouvement » est le résultat d'une fusion entre deux groupes facebook : 1000000 de Québécois pour sortir le PLQ et Jean Charest du pouvoir!!! et ''Mobilisation générale contre le budget du Québec''.

Pour la petite histoire, un des deux fondateurs du MCNQ, Anthony Leclerc, s'est fait connaître plus tôt cette année alors qu'il faisait la manchette pour son fameux Lipdub contre la réforme de l'éducation, projet qui lui avait valu une suspension de la Polyvalente Ancienne-Lorette.

Cette pétition, de ses origines jusqu'au succès indéniable qu'elle obtient aujourd'hui, est donc de bout en bout un projet web. Elle est devenue un peu l'équivalent politique de certaines vidéo youtube, souvent des publicités camouflées, diffusées et rediffusées par des utilisateurs qui agissent comme des relayeurs d'information. D'où l'usage du terme « viral » pour qualifier ce genre de dissémination de l'information, le message circule bel et bien comme un virus.

Et un virus, ça se fout pas mal de vos opinions politiques… Ça vous infecte, peu importe ce que vous pensez, ce que vous savez, ou ce que vous croyez savoir.

Vous me voyez venir avec mes gros sabots hein? Eh oui… Je vous le donne en mille : je crains que la valeur de cette pétition soit plus virale que politique. Bien qu'on ne peut ignorer le phénomène, qui est loin d'être banal, j'ai bien l'impression qu'il témoigne plus d'une sorte de vice du cyberespace que d'un réel engagement politique. Signe-t-on une pétition comme on se fait des « amis » virtuels, en cliquant sur le même bouton des milliers de fois sans que ces amitiés ne soient organiquement fondées? Il y a une sorte de frénésie du nombre, non pas pour ce qu'il signifie politiquement, mais pour sa simple valeur « informatique ».

En somme, est-ce que la e-démocratie dont on parle tant repose simplement sur une sorte d'engagement « virtuel », où dans le confort de nos foyers, il suffit de cliquer ça et là pour avoir l'impression de faire partie de la res publica, comme on a l'impression d'avoir des milliers d'amis…

Je ne suis pas cynique… Je réfléchis.

En 1993, Ignacio Ramonet écrivait dans Le Monde Diplomatique :

A tous ces chamboulements s'ajoute un malentendu fondamental. Beaucoup de citoyens estiment que, confortablement installés dans le canapé de leur salon et en regardant sur le petit écran une sensationnelle cascade d'événements à base d'images fortes, violentes et spectaculaires, ils peuvent s'informer sérieusement. C'est une erreur majeure. Pour trois raisons : d'abord parce que le journal télévisé, structuré comme une fiction, n'est pas fait pour informer, mais pour distraire; ensuite, parce que la rapide succession de nouvelles brèves et fragmentées (une vingtaine par journal télévisé) produit un double effet négatif de surinformation et de désinformation; et enfin, parce que vouloir s'informer sans effort est une illusion qui relève du mythe publicitaire plutôt que de la mobilisation civique. S'informer fatigue, et c'est à ce prix que le citoyen acquiert le droit de participer intelligemment à la vie démocratique.

Je relisais cet extrait hier soir et je me demandais si cette sorte de "démocratie virtuelle" n'est pas une fiction de plus où le citoyen s'imagine qu'il pourra enfin prendre part au film qu'on lui présente désormais à toutes les secondes…

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Classé dans :  Divers

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 8

  • 17 novembre 2010 · 19h09 Steve Boudrias

    Sans vouloir en rajouter, je dirais que cette histoire remet en question la notion de TEMPS LIBRE, et cette LIBERTÉ a un prix : l’effort politique que l’on met à l’exercer.

  • 17 novembre 2010 · 19h15 Martin Dufresne

    Monseur Jodoin,
    Il est de bonne guerre pour un observateur de chercher le distinguo qui portera son analyse au-delà de la perception commune.
    Mais ici, je crois que vous faites fausse route.
    Vous vous en prenez au média: la pétition électronique serait trop facile comme forme d’engagement; son succès ne signifierait rien.
    Mais reconnaissez que la quasi-totatlité des pétitions ainsi affichées sur le site de l’Assemblée nationale ne recueillent que très peu d’appuis. Or celle-ci vient de passer les 150 000 signatures.
    Ensuite vous faites allusion à « des milliers de clics sur un même bouton », allusion un peu lourde à la possibilité de votes multiples d’une même personne. Encore faut-il que cette personne ait autant d’adresses courriel différentes. C’est peu commun. Et si c’était le cas, on verrait les autres pétitions tout aussi plébiscitées, ce qui n’est pas le cas.
    Enfin, vous tentez d’en discréditer les auteurs. S’ils sont peu connus – ce qui ne mérite pas votre dédain – il reste que leur texte est bien balancé, dénué de rhétorique et qu’il a été repris par le politicien d’opposition le plus crédible au Québec, étant donné des dossiers qui lui donnent raison.
    Pour toutes ces raisons, je crois que vous avez tort de bouder ce mouvement d’indignation collectif. Je ne doute pas que M. Charest et ses députés sont assez avisés pour en prendre acte, eux.
    Bien à vous,
    Martin Dufresne

  • 17 novembre 2010 · 20h44 Simon Jodoin

    @ Martin Dufresne

    Vous surinterprétez mes intentions.

    Deux points seulement :

    [1] Mon allusion aux milliers de clics sur le même bouton ne sous-entend pas que certaines personnes ont signé plusieurs fois la pétition. C’est bien possible, mais c’est une autre histoire. Je fais référence aux clics où on accepte des milliers d’amis en acceptant toujours la même invitation. C’est bien dans ce contexte que je mentionne ce bouton dans mon texte.

    [2] Je ne tente pas de discréditer les initiateurs. Leur site est mal foutu, certes, mais je trouve assez tonique que ces deux lascars puissent faire la manchette. Et pour Anthony Leclerc, j’ai moi-même couvert son histoire de lipdub. Un jeune que j’aime bien regarder aller :

    http://bangbangblog.com/le-lipdup-d%E2%80%99anthony-leclerc-le-droit-a-la-dissidence/

    Tout cela pour dire que, bien que je ne crois aucunement que ces initiateurs soient à même d’envisager l’ampleur d’un projet politique, je les trouve pour le moins couillonnés et intéressants. Assez en tout cas pour me pencher sur leur cas.

    Au plaisir

    S.

  • 17 novembre 2010 · 21h17 Serge Grenier

    Je travaille en informatique depuis plus de 30 ans (j’ai commencé en 1981 sur un PDP-11). Nous avons fait beaucoup de chemin en très peu de temps. Et loin de s’essouffler, le virage technologique s’accélère.

    Bien malin celui qui peut prévoir jusqu’où ça va aller dans les 30 prochaines années. Alors imaginez dans 300 ans. Dans 3000 ans.

    Je crois qu’il est bien trop tôt pour prédire le destin de la cyberdémocratie.

    S.

  • 18 novembre 2010 · 01h32 Jacques Bougie

    A la question je répondrais que c’est une illusion virale!

    Mets ton esprit critique a OFF et transmets la virus au suivant!
    J’embarque pas la-dedans!
    A québec (la ville ) on a été sollicité a faire la vague pour toutes sortes de propositions; nos radios en font souvent!

    Il faut se méfier de ca!
    J’ai quand même participé a « La marche Bleu », mais avec une certaine méfiance…

    Je trouve que l’esprit de tout cela est antidémocratique dans un certain sens car il s’agit d’une forme de mutinerie de la part de ceux qui refusent le résultat du bulletin de vote.

    En démocratie, le candidat défait dit: « Je suis déçu, mais je me rallie au choix démocratique  »
    Ici on dit le contraire; « nous n’acceptons plus le résultat électoral
    Prenons les armes autrement!
    La pétition est partie d’un adversaire politique …. donc d’un partisan avoué; il ne représente pas le Peuple.
    C’est un partisan non-élue et défait aux élections.
    C’est dangeureux ce jeu la!

  • 18 novembre 2010 · 10h59 Joëlle Arbour Maynard

    Je considère cette initiative au moins aussi valable que les résultats de sondages commandés par qui-le-veut et qui-en-a-besoin.

    Pour ma part, j’ai reçu la proposition d’un ami (un vrai ami réel!!) par facebook et l’ai ensuite partagé via facebook mais aussi à des listes d’adresses par courriel (encore à de vraies personnes).

    Cocasse: La tante de ma mère (quatre-vingt-quelques hivers) lui a dit: « C’est la première fois de ma vie que je regrette de ne pas savoir utiliser un ordinateur… pour signer la pétition des jeunes-là! »

    Alors même si quelqu’un avait utilisé deux adresses pour faire entendre la voix de « matante » Madeleine…

  • 19 novembre 2010 · 12h20 Jean-Claude Bourbonnais

    Souvenez-vous.
    Il y a un an environ, d’honorables citoyens américains avaient mis en ligne une pétition exigeant du gouvernement qu’il mette à jour le certificat de naissance de Barack Obama, prétextant qu’il n’était pas citoyen américain, donc non admissible à la présidence.
    Ceci en conformité avec les lois et amendements de la constitution américaine. Jusqu’à ce jour, cette pétition a recueilli 575,000 signatures. Il s’agissait bien sûr de l’iniative d’un groupe d’extrême droite, proche du Tea Party.
    La pétition contre Charest est parrainé par Khadir, de notre gauche radicale.
    Alors? Alors je ne signe jamais de pétition sur le Net. C’est des fantasmes, concoctés par des groupes dont les intérêts immédiats sont rarement élaborés pour le long terme. Il faut flasher, donner des illusions. Le virus, ici comme le nomme si bien Simon Jodoin, c’est l’illusion du libre arbitre du plus grand nombre totalement aboli dans une formule pétitionnaire. Tu penses à ma place, donc je suis.
    Dans facebook, il y a du pire et du meilleur. La pétition anti-Charest est dans le pire. Un virus, y’a deux façons de le combattre: le vaccin ou nos propres ressources. Le vaccin, ici, ce serait la censure. Comme à Cuba.
    Notre ressource, en démocratie, c’est le vote. Alors, aux prochaines élections provinciales, s’il-vous-plaît…

  • 19 novembre 2010 · 14h18 Steve Boudrias

    Jusqu’ici, la chronique de Marco Fortier, publié dans le dernier numéro de Rue Frontenac, me semble le texte le plus pertinent sur l’aspect politique de cette pétition propulsée par le déclic virtuel.

    Cela s’appelle, « Je clique, donc je suis », et même si j’ai moi-même signée cette pétition, n’ayant pas voter pour le PLQ aux dernières élections, je partage également les réserves de Fortier concernant ce type de manifestation populaire à l’égard du pouvoir en place.

    Bref, ceux qui se réjouissent du succès de cette initiative risquent fort bien de s’en mordre les doigts le jour où on utilisera le même outil de propagande virale pour couler ou discréditer les efforts d’un élu qu’ils affectionnent ou qu’ils soutiennent par des moyens plus légitimes et moins paresseux.

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