FME jour 4 (correspondance rouandaise)

7 septembre 2011 20h43 · Dominic Tardif

Salut grande fille,

C'est avec «N'toun de ipop sué lèv'» (traduction simultanée: Une toune de hip-hop sur les lèvres) que je me suis enfoncé dans mon lit en rentrant à la maison, tôt lundi matin, pour me réveiller, finalement, hier matin, toujours pris avec «N' [satanée] toun de ipop sué lèv'», celle d'Alaclair Ensemble (justement intitulée N'toun de ipop sué lèv').

Allez, chante avec moi: «N'toun de ipop sué lèv' / Je voudrais pouvoir te plaire. / Je ne sais pas pourquoi / mais quand j't'aperçois / y'a de quoi en moi qui mon-te. / J'ai envie de te dire quelque chose, / j'ai peur que t'aies le Bégin pour quelqu'un d'autre.»

Tu le sais, je ne suis pas exactement du genre à m'extirper précipitamment de mon siège quand Charles Prévost Linton entonne le Ô Canada au Centre Bell. Mais lorsque Claude Bégin d'Alaclair Ensemble, dimanche soir au Paramount, nous a ordonné de poser notre main gauche sur notre cœur avant de gueuler une version revue et corrigée du «hit» d'Adolphe-Basile Routhier/Calixa Lavallée, j'aurais bien voulu pouvoir, pour une fois, me lever avec enthousiasme. J'aurais obéi à n'importe quelle demande venant d'Alaclair. Comme j'étais déjà debout, j'ai jeté mon bras droit dans les airs «comme si c'était le last call pis qu'il n'y avait plus de lendemain sur terre.»

On en a pris plein la gueule dès la première track, Guerre nucléaire. Son semblant de petit riff de guitare en boucle est une invitation explicite à perdre la boule et c'est exactement ce que j'aurais fait, si je n'avais pas été occupé à ramasser par terre mon maxillaire inférieur.

Je redoutais franchement que la simple formule traditionnelle "emcees + dj" ne rende pas justice à la force de frappe du groupe sur disque (leur album 4,99$ trônait au sommet des palmarès scène locale de plusieurs observateurs fin 2010, ainsi qu'au sommet de mon palmarès iPod). Que nenni, ô, que nenni. Toute la bande d'hurluberlus (Maybe Watson, le fils-à-sa-maman inquiétant; KenLo, le beau gosse; Eman, monsieur swag; Ogden, le marsupilami) bondissait (Ogden, lui, rebondissait, carrément) comme une équipe de basketball qui aurait échangé ses barils de boissons rafraîchissantes contre des barils de boissons énergisantes. Une armée bas-canadienne effectuait un raid sur nos oreilles ébaubies.

La grandeur, le génie!, d'Alaclair Ensemble tient à deux ingrédients à la base de toute œuvre novatrice: un respect indéniable de la tradition doublé, paradoxalement, d'un goût certain pour la transgression, d'une insolence face à l'orthodoxie (ce qui prend une bonne dose d'assurance dans la communauté hip-hop, où ils sont nombreux à crier à l'hérésie dès qu'on y déroge).

Ainsi, les rappeurs de Montréal/Québec balanceront quelques barres d'un classique de Sans Pression, mais retraiteront au vestiaire au son de Le blues de la métropole (oui, la chanson de Beau Dommage), sans que l'on sache exactement pourquoi (et devant les visages interloqués des ados rouyn-norandiens qui n'en pouvaient plus que Manu Militari n'arrive pas).

C'est peut-être leur reprise très fidèle de la chanson-thème de WatatatowC'est cool, complètement buzzant») qui synthétise le mieux la tension entre tradition et irrévérence qui rend Alaclair si frais. Parce que reprendre la chanson-thème de Watatatow, c'est à la fois faire un pied de nez à l'orthodoxie (c'est con en tabarouette, la chanson-thème de Watatatow!) et s'incliner devant une certaine tradition (admets que la chanson-thème de Watatatow compte parmi les classiques du jeune répertoire rap québécois).

On déchire beaucoup sa chemise ces temps-ci quand on parle d'Odd Future, collectif hip-hop californien, dans la presse musicale américaine. Qu'en est-il de cette décharge juvénile de rimes (parfois) absconses? Que veulent-ils dire exactement? Si une polémique du même genre avait à éclater au Québec autour d'Alaclair Ensemble (parce qu'à mon sens, Alaclair remue le hip-hop québécois comme Odd Future l'américain), je serais du camp des défenseurs aveugles et je m'appliquerais avec obstination à trouver des messages codés dans chacune de leurs strophes, à cerner la logique intrinsèque aux mythologies personnelles tordues qu'échafaudent chacun de ses membres, mythologies toutes placées sous l'égide de la grande mythologie bas-canadienne dont Alaclair se fait le promoteur forcené (et dont, franchement, je ne comprends pas tout à fait le sens).

En somme, comme dirait Ogden, «Alaclair, c'est du postrigodon qui rock en tabarnac!» Existe-t-il plus émouvant art poétique? Je rajouterais qu'il s'agit du meilleur boys band depuis G-Squad. Fin de mon dithyrambe.

Le tant attendu Manu Militari concluait cette soirée hip-hop. C'était la deuxième fois que je le voyais sur scène et force est d'admettre qu'il a plein de qualités: bonnes rimes street bien troussées, beats convenables (bien que très traditionnels), quelques invitations de bon aloi à la sédition, présence qui en impose. Ses a cappella, qui permettent aux mots de prendre le plancher, percutent comme les combinaisons jab-crochet de Bute. Mais je conçois mal qu'il fasse si peu la démonstration du plaisir que lui procure la scène (lui en procure-t-elle?), d'autant que son public lui mange dans la main. Si tu connaissais mieux le hockey, je te dirais que Manu Militari, c'est le Pat Burns du hip-hop québécois (il ne sourit pas beaucoup). Qu'il rejoigne un public essentiellement adolescent tombe sous le sens, en fait. On peut être si sérieux à l'adolescence.

Les responsables de la sécurité étaient nettement moins sur les dents, quelques heures plus tôt, au 5 à 7 de l'Abstracto. Pour un apéro seulement, le beau café bobo de la Gamble s'était transformé en ambassade rouyn-norandienne de la Mironie afin de recevoir Gilles Bélanger et son spectacle consacré aux chansons des 12 hommes rapaillés. Accompagné de Stéphane Leclerc à la guitare électrique (une étoile du week-end; il en était à sa troisième prestation), le Gaspésien d'origine s'est réjoui, ironisant un peu, «d'enfin émerger à 64 ans!»

Là aussi je redoutais que Bélanger, même s'il revendique les musiques de toutes les chansons des 12 hommes rapaillés, ne soit pas à la hauteur du spectacle majeur auquel j'avais assisté en mai dernier, complètement rivé à mon siège. Demander à un seul homme de suppléer les Pierre Flynn, Yann Perreau, Michel Faubert, Martin Léon, Daniel Lavoie, Jim Corcoran et compagnie, c'est ce qu'on appelle de la grosse commande.

Finalement, le concert intimiste n'a rien du produit dérivé, du pis-aller pour petites villes incapables de s'offrir la totale. Bélanger, une douce pièce d'homme et de vérité brute, fait retentir chacun des mots de Miron (en les colorant d'un reste d'accent gaspésien), lit des extraits prenants de l'Album Miron, raconte le poète national sans le déifier, bien qu'en lui rendant ses lettres de noblesse.

«Au Chili, même un paysan dans un village reculé connaît Pablo Neruda. Peut-on en dire autant au Québec?», a-t-il demandé entre deux chansons, sans condescendance, juste pour déplorer le sort que le Québec réserve à ses monuments.

Un beau tour de chant folk donc, dans tout ce que cela peut avoir de noble, un écrin pour les mots de Miron qui frappaient là où ça fait mal, déterraient des douleurs enfouies. Si tu avais vu les mains tremblantes de Bélanger quand il essuyait sa guitare, tu aurais compris comme moi que ce bonhomme-là porte Miron dans son cœur. Je ne te cacherai pas qu'après un week-end de folies, de Boréale rousse et de sommeil manquant, j'avais les glandes lacrymales aux aguets. J'ai eu des émotions, oui, c'est ça, des émotions, surtout pendant Sentant la glaise, monumental cri de défiance et de survivance.

«Nous partirons de nuit pour l'aube des Mystères / et tu ne verras plus les maisons et les terres», écrit Miron dans Pour retrouver le monde et l'amour. Et c'est exactement ce que Marie-gin-tonic, John-cœur-vaillant, Maître J et moi avons fait (à la différence près que notre «aube des Mystères» n'était pas très mystérieuse. Elle ressemblait beaucoup à nos lits.)

À Mont-Laurier, au milieu de nulle part et de la nuit, Marie se montrait un peu inquiète à l'idée de devoir prendre le relais de John derrière le volant. «Il y avait beaucoup de brume dans le Parc de la Vérendrye. On a frôlé le clos quelques fois.»

Je n'en avais, bien sûr, pas eu connaissance, recroquevillé que j'étais sur la banquette arrière de la vanette. Je dormais d'un sommeil blindé, le sommeil de celui qui se sait protégé.  

J'avais lu avant de quitter les Matins Tranquilles, le gîte où je séjournais, le petit mot de Doris, mon hôte, apposé juste à côté du miroir des toilettes.

«Bon matin à tous. Bon retour et prudence à ceux qui reprennent la route. Au plaisir de vous revoir et joyeuse saison.»

Doris veillait sur nous, oui, Doris veillait sur nous.

Elle m'a juré que l'automne serait doux.

à tout bientôt,

Dominic

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  • Dominic Tardif
    Dominic Tardif vit à Sherbrooke. Il collabore à Voir Estrie et à Voir. Il s'intéresse à la musique et à la littérature.

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