Resident Evil 5 ou la pornographie de la mort

10 octobre 2012 9h51 · Julien Simard

Depuis la grève, on ne cesse d’entendre le mot « violence » sur toutes les bouches, dans tous les canaux, dans tous les journaux, sur tous les torchons : cette automobile de police renversée est un acte de « violence », cette vitre de banque brisée est l’affaire de « violents » casseurs, le Québec sombre dans la « violence », « violence », « violence », « violence » . Bon. Vous connaissez déjà le refrain, d’autres l’ont déjà exposé avec finesse (http://voir.ca/marc-andre-cyr/2012/04/19/de-la-violence/).

Or, cette sur-utilisation médiatique du terme de « violence » – ou devrait-on utiliser le concept de « galvaudage » en faisant référence aux nombreux petits pois dans la  poutine du même nom – masque certaines réalités fondamentales de notre société. Une des plus importantes étant l’omniprésence de la violence étatique, ici et ailleurs, inscrite dans le monde par le doux massage des mains gantées de blanc et de gloire qui trônent aux bout des bras armés du pouvoir. Une militarisation qui s’inscrit jusque dans les tréfonds de la culture populaire et du quotidien, mais dont les prémices sont cachées dans un double processus de mise en tabou et de sur-représentation médiatique.

Mais la violence n’est pas seulement acte ou performance, elle a aussi de profondes ramifications symboliques. Pour que se fasse la guerre, pour qu’elle existe matériellement, il faut d’abord qu’elle soit possible dans le langage, nous dit J. Butler, donc qu’elle évolue dans un espace symbolique partagé, dans l’imaginaire et les représentations d’un groupe social donné (2010).

Cette dynamique étrange entre l’utilisation à tous crins du concept de « violence » dans les médias et la tabouisation de la violence étatique à grande échelle – les USA ne comptent pas les morts ennemis en Irak et en Afghanistan – rappelle la dynamique entre la mort et le sexe dans l’Angleterre du milieu du XXe siècle. Dans « The pornography of Death » (1995), Gorer prétend que la mort aurait pris, après la Première guerre mondiale, la place autrefois dévolue au sexe dans la société victorienne comme tabou sociétal majeur : en témoignerait, entre autres choses, une dégringolade de l’observation de pratiques de deuil et l’émergence simultanée d’une fascination pornographique et médiatique pour les désastres, les morts au cinéma, les tueurs en série, les carnages etc…

Ce n’est pas d’hier cette histoire-là !

Il semble que les charniers européens, c’est-à-dire la mort violente à échelle industrielle, aient produit une profonde rupture dans nos rapports à la mort (Lafontaine, 2008). Bizarrement, l’Occident peut bombarder des villes entières à l’uranium appauvri et ne pas se soucier un iota des leucémies qui en résulteront mais se refuse à veiller ses morts à la maison, ce serait dégueulasse voyons.

Resident Evil 5

Au détour d’une dérive psychogéographique ayant déplacé mon corps jusqu’à Rouyn-Noranda, j’ai eu l’immense bonheur de regarder Resident Evil 5 en 3D, avec lunettes assorties.

Un divertissement full pin, accompagné de décibels tonitruants, de bruits de mitraillettes baignés dans la basse, d’images omniprésentes d’armes grandes comme des maisons, grâce à l’écran moderne. Le rapport au fusil est pornographique, il apparaît toujours tel une forme phallique dans un film de fesses comme on dit dans les chaumières. C’est la guerre comme si on y était. Ça libère de l’adrénaline, j’en suis sûr. Il y a une réponse physiologique à tant de stimulis, qui donne pratiquement le goût d’y être. Ça va jouer dans notre côté animalier, le Ça,  aurait dit Freud. Par contre, c’est du toc, du virtuel. Mais ce n’est pas anodin. Ce n’est finalement pas tant que ça du toc et du virtuel.

Même si c’est comme la guerre sans le sang et la mort qui rôde, comme de la porn sans odeurs, ça donne le goût aux gens d’aller faire ça pour vrai. 40% des nouvelles recrues de la U.S. Army ont déjà joué à America’s Army, un jeu de guerre comme son subtil nom l’indique (Graham, 2010 : 206). Les drones du Pakistan sont contrôlés dans la base du Norad au Colorado avec des manettes de Playstation. Virturéalité.

« Non, allez-y, il faut bien que quelqu’un reste », dit un des membres de l’équipe tactique venue libérer Milla Jovovich d’un complexe étrange construit dans une ancienne base soviétique et bourré de zombies.

Il y a plein de ces exemples de « bons » soldats dans d’autres films de guerre, tels que Tom Hanks dans Saving Private Ryan. Pendant 5 minutes, sous les balles croisées, la bande réalise qu’elle doit laisser quelqu’un au champ de bataille, mais la mission est plus importante, on continue ! Ce sont les ordres… Le soldat blessé se sacrifie pour la mission, vide son chargeur en ratant tout, mais ce n’est pas important, son honneur est sauf. Ce serait l’idéal de la U.S. Army. Pas d’émotions.

Le deuil n’a pas sa place dans la mort industrielle. En témoigne le fait que la U.S. Army a interdit les photographies de cercueils de marines mort (Butler 2010). Le deuil a un pouvoir radical et vaut mieux le tenir en laisse. Ça pourrait enlever le goût aux soldats de recevoir des ordres et ça pourrait faire réaliser aux autres qu’ils sont mortels et précaires et que cette sale guerre est absurde (dynamique merveilleusement bien représentée dans la Mince ligne rouge de Terrence Malik).

La dernière scène du film montre un espèce de mercenaire étrange installé dans le Bureau Ovale de la Maison-Blanche – un genre de Kurtz dans Apocalypse Now – entouré de milliers de sacs de sables. Le zoom-out qui suit montre la Maison-Blanche entourée de millions de zombies, des explosions partout, du feu total. Ça ressemble à l’émeute ultime, de haut. C’est l’apocalypse, et les bons soldats sont les derniers gardiens de la civilisation, shootant des zombies à l’artillerie lourde. C’est drôle et divertissant, pourrait-on me rétorquer. Bien sûr. Mais c’est l’omniprésence de ce genre d’images dans la culture populaire qui fout les jetons.

Le fascisme dystopique

Ces représentations doivent être prises au sérieux et analysées. Parce qu’Hollywood est une formidable machine de production symbolique, où les rapports géopolitiques ou sociétaux sont représentés à la Romaine, entre barbares et civilisés :  « et là, il nous faut voir – comme nous en avertit Adorno – que la violence qui s’exerce au nom de la civilisation en révèle la barbarie, alors même qu’elle « justifie » sa propre violence en présumant la sous-humanité barbare de l’autre, contre qui est exercée cette violence » (Butler 2010 : 93).

Les héros guerriers sauvant le monde à la dernière minute à travers une marée d’anomie et de désordre sont légions dans ce genre de films et de jeux vidéos (c’est de plus en plus la même chose d’ailleurs). Tout pour construire ces fantasmes de « sauveurs » chez les petits garçons et les petites filles lovés au creux de la douce Amérique. « Des jeux comme America’s Army et Full Spectrum Warrior construisent le soldat américain comme un agent hypermasculin d’une violence juste et honorable, alors qu’ils construisent l’Arabe Autre stylisé comme une menace existentielle évanescente aux vagues idées de « liberté » et d’ « Amérique » (Graham, 2010 : 205). L’Arabe peut facilement devenir le résident Black de New-Orleans après Katrina, les manifestant.e.s d’Occupy Wall Street, les écologistes, les Latinos, les punks, les anarchistes.

South of the border, on travaille jour et nuit à diviser les agents de l’ordre et du juste contre les acteurs rebelles du désordre et de la barbarie.

Est-ce qu’ils réalisent qu’ils sont en train de mettre la table pour un beau coup d’État fasciste dans les règles de l’art ? Je pense que oui. Ils s’assurent en tout cas qu’ils auront des gens pour le produire, et ils les payeront en héroïsme, en « juste » et en érotisme. Parce que tout ça est un rapport érotisé à la mort donnée, toujours effectuée dans le cadre d’un geste de bonté destiné à sauver l’humanité de sa décrépitude. Une Croisade.

L’état d’exception et les pleins pouvoirs donnés au Fusil sont en passe de devenir un fantasme de masse bien réel. En témoigne la quantité folle de milices aux USA et la présence de plus en plus importante des néo-nazis dans la U.S. Army.

Cette offre sans relâche de pornographie de la violence par Hollywood – on les remercie d’ailleurs pour cette si chaleureuse attention – semble trahir une certaine vision du monde : le désir d’Apocalypse. Et pas question de permettre autre chose, pas même quelques cônes renversés.

L’oeil de Sauron.

Morale de l’histoire : ne jamais sous-estimer les chemins choisis par les puissances de l’ombre.

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Butler, J. (2010). Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil. Paris : Zone.

Gorer, G. 1995. « The pornography of death », in John B. Williamson et Edwin S. Shneidman (eds), Death: current perspectives. Mountain View (CA), Mayfield Pub. Co.

Graham, S. (2010). Cities under Siege. The new military urbanism. London : Verso.

Lafontaine, C. (2008). La société postmortelle. Paris : Seuil.

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