Kim Thúy et Pascal Janovjak ont tissé À toi, envoûtant récit par courriels interposés. Retour sur la genèse d’un coup de foudre littéraire.

C’était en 2010. Kim Thúy et Pascal Janovjak petit-déjeunent ensemble à Monte-Carlo, en marge de la remise des prix de la fondation Prince Pierre de Monaco. Elle s’y trouve grâce au magnifique best-seller Ru, méditation lumineuse – une poésie de la résilience – sur la (sur)vie d’une Vietnamo-Québécoise. Lui, né en Suisse de mère française et de père slovaque, résident de Ramallah, en Cisjordanie (il partage là-bas la vie d’une compagne qui "travaille dans l’humanitaire"), a sous le bras L’invisible, son premier roman, manière de conte philosophique contemporain sur l’individualisme et la dislocation du tissu social.

Tous deux feront de ce rendez-vous du destin ("un miracle", dira Thúy) le creuset d’où jaillira À toi, récit par messages interposés, objet singulier tenant à la fois de la correspondance d’écrivains et du roman épistolaire, bien qu’affranchi de ces formes canoniques.

Janovjak: "Une fois rentrés chacun chez nous, on a commencé à imaginer, par courriel, un autre petit déjeuner, virtuel celui-là. Il y avait déjà, dans cet échange assez drôle, une recherche créative."

"J’ai certainement vécu un coup de foudre littéraire", avoue sa vis-à-vis en appuyant sur le mot littéraire, quand on lui demande s’il y a de l’amour dans l’air (le ton souvent sensuel de À toi nous autorisait à soulever la question). Mais je ne connaissais pas beaucoup Pascal. Je n’avais pas encore lu ses livres."

"Il y avait effectivement quelque chose de très excitant dans le fait de découvrir une inconnue texte par texte. Mais c’était surtout une rencontre dans un monde parallèle entre deux personnages littéraires", précise-t-il.

"Ça reste un travail d’écriture, oui, une fiction, d’une certaine façon. On a créé cet univers-là en échangeant des courriels, mais à l’extérieur de ça, je n’ai pas écrit à Pascal pour lui dire "Aaaaah! tu me manques!"", ajoute-t-elle en surjouant la tragédienne, avant d’éclater d’un rire contagieux de gamine timide.

Le résultat, qui emprunte le même sillon que Ru, celui du souvenir sublimé, fera entendre Thúy se confiant sur son fils autiste, détricotant le complexe d’imposture qui la tenaille ou interrogeant ses réflexes d’amoureuse. Janovjak lui parlera pour sa part de son père qui a fui la dictature, des livres qui le nourrissent, de l’enfant qu’il attend ou de son quotidien tendu dans l’inflammable Ramallah.

Et ils échangeront forcément sur l’altérité ininterrompue qui est la leur, écrivains aux identités composites. N’y avait-il pas là un risque d’exclure de la conversation le lecteur à l’identité, disons, moins complexe? "Quand on voit la montée de l’extrême droite en Europe, force est d’admettre que les problèmes identitaires ne touchent pas que les gens issus de métissage, estime Janovjak. Les Dublinois nés de parents dublinois à Dublin se demandent aussi comment vivre dans un monde qui s’ouvre, où les échanges s’accélèrent, se multiplient."

À toi
de Kim Thúy et Pascal Janovjak
Éd. Libre Expression, 2011, 168 p.

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