Michel Garneau redevient un gamin l’instant de commettre Le sacrilège, recueil de la découverte du constant désir de frémir.

Face à n’importe qui d’autre, nous aurions tu cette question par trop pragmatique, bassement triviale, de peur de passer pour simplet. Mais avec Michel Garneau, ce n’est pas pareil. Le monsieur inspire confiance, parle main tendue et bras ouverts. Alors nous lui passons un coup de fil comme nous composerions le numéro d’une ligne info-poésie, et nous demandons au bonze à la voix de stentor de quelle nécessité procédait l’écriture en vers de son plus récent recueil, Le sacrilège, un récit "strictement documentaire" dira-t-il lui-même, que la bête logique aurait commandé d’immortaliser en prose.

Il soutient un long silence, du genre que l’âge apprend sans doute à assumer – l’aurait-on froissé? -, puis éclate – ouf! – de son rire tonitruant d’ado gourmand. "Voici une analogie absolument extraordinaire: la prose, pour moi, c’est une maison tout le temps en désordre, tandis que la poésie, c’est une maison où tu viens de faire le ménage. Ça a quelque chose de clair, de visible. Un poème habite une page beaucoup plus bellement que de la prose. C’est vraiment cette espèce de plaisir graphique qui m’a mené à vouloir même enlever la ponctuation, parce qu’à un moment donné, les points et les virgules t’apparaissent comme des petites garnottes, des poussières dont tu n’as pas besoin. Cette contrainte a aussi un effet beaucoup plus profond, elle me force à écrire d’une façon tellement claire. Je n’ai jamais été capable d’écrire confortablement une page de prose ordinaire."

Récit initiatique de la découverte du désir et de son grisant corollaire, le danger, sous le nuage nucléaire surplombant l’Amérique au sortir de la Seconde Guerre, Le sacrilège, narré par un Michel enfant frayant avec l’interdit, renvoie inévitablement à l’acte d’écriture poétique même, à la part d’insoumission et de révolte qu’il suppose. Garneau raconte: "Mon premier poème, c’était avant de savoir écrire. Je l’avais dicté à mon frère Sylvain qui l’avait tapé sur sa machine à écrire. Je l’avais ensuite accroché sur mon mur. Mon poème était une parodie de l’acte de contrition qu’on nous faisait apprendre par coeur en classe enfantine pour nous préparer à la première communion et mon frère trouvait ça infiniment drôle. Je me souviens de la première phrase, c’était: je m’accuse d’être un petit crétin canadien-français très gentil pour son espèce féroce."

Et c’est ce plaisir de la grimace, du jeu et de la trouvaille que Garneau continue de traquer, avançant en poésie comme le décrocheur d’étoiles qu’il a toujours été. "Il ne faut jamais abandonner l’émerveillement de l’enfance, c’est une arme, c’est quelque chose qu’il faut revendiquer. C’est un esprit de liberté. Ce n’est pas nanane, le supposé imaginaire des enfants n’existe pas. Les enfants n’ont aucune imagination, ils se colletaillent tous les jours avec un réel qu’ils trouvent infiniment mystérieux, opaque et difficile. Ils essaient de passer au travers et c’est ça, au fond, qui définit la condition humaine."

Le sacrilège
de Michel Garneau
L’Oie de Cravan éd., 2011, 70 p.


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