Photo: © AdolfoFranzò |
Voici un extrait de l'entrevue que j'avais réalisée avec Philippe Noiret en 2003, lorsqu'il était venu à Montréal pour faire la promotion de Père et fils et présenter Les Contemplations de Victor Hugo.
– Croyez-vous que l'on néglige les grands écrivains?
« Je crois que les gens ont besoin d'un retour à ce rapport on ne peut plus simple avec les auteurs, sans passeur autre qu'une voix. On baigne tellement dans une médiocrité de langue et de pensée, de bassesse quelquefois, que tout d'un coup se promener sur ces sommets dégage les bronches. Mais honnêtement, j'ai été étonné par le succès du spectacle. »
– Vous avez récité les mots des autres, mais qu'en est-il des mots de Noiret? Pensez-vous écrire un jour?
« Ah non! Pas du tout! s'écrie spontanément l'acteur. Il n'en est pas question! Je n'ai pas de talent! »
– Vous voulez donc demeurer au service des auteurs, pour le plaisir des mots?
« Voilà, pour mon plaisir et celui des autres… s'ils veulent bien le partager avec moi. ».
Eh oui, le grand Noiret ne croyait pas avoir de talent de conteur. Et pourtant, avec la voix si enveloppante et le sens aigu du détail qu'il avait, qui n'aurait pas voulu l'écouter parler pendant des heures de ses souvenirs de scène et de plateau?
Friande de biographies, j'étais donc très contente d'apprendre qu' Antoine de Meaux avait fini par convaincre l'homme de se mettre au travail. Si j'avais pu passer m'isoler deux jours pour passer au travers je l'aurais fait, mais le devoir m'appelait ailleurs.
Cela dit, ça ne m'a pas empêché d'en savourer chaque mot (d'autant plus que j'avais l'impression que Noiret me les chuchotait à l'oreille). Plus qu'une biographie, Mémoire cavalière se lit comme la petite histoire du théâtre et du cinéma à travers le regard lucide et tendre d'un grand homme qui se disait saltimbanque. Le regard d'un homme amoureux de son métier et respectueux des artisans du théâtre et du cinéma.
Lire Mémoire Cavalière , c'est assister aux répétitions du TNP en compagnie de Jean Villars, de Maria Casarès et de Gérard Philipe. C'est devenir témoin de l'amitié naissante entre Noiret, Rochefort et Marielle. C'est rencontrer Hitchcock sur le plateau de Topaz. Avec la pudeur et l'élégance qu'on lui connaissait, Noiret livre des anecdotes tantôt touchantes, tantôt cocasses, lesquelles donnent un visage plus humains à des monstres sacrés tels Mastroianni ou Romy Schneider.
Noiret dévoile également ses réflexions sur la nature du cinéma, son pouvoir d'évocation. En ces temps où l'on mise parfois trop sur le spectaculaire au détriment du récit, celle-ci m'a particulièrement touchée :
« Orson Welles, que j'avais entendu prononcer une conférence à Chaillot, disait que chaque fois qu'il y avait eu un progrès technique, un peu de poésie avait été enlevé au cinéma. Ce fut le cas avec l'apparition du son, puis celle de la couleur. On le vérifie de nouveau avec les effets spéciaux et le numérique. Paradoxalement, à chaque avancée, le pouvoir d'évocation du cinéma tend à diminuer. Il était plus facile, par exemple, de filmer une forêt d'arbres aux feuilles bleues au temps du noir et blanc qu'à l'heure du cinéma en couleurs. »
Enfin ce n'est pas sans tristesse que l'on referme cette biographie élégante, respectueuse et chaleureuse, tout à fait à l'image de ce noble saltimbanque épicurien qu'était Noiret. Sur ce, bonne lecture.
Votre texte sur la biographie de Philippe Noiret m’oblige à le mettre sur ma liste de livres à acheter. Je veux revenir sur la conférence d’Orson Welles sur la perte de poésie au cinéma.
J’ai l’impression que le public ne veut plus être ému par l’art et la culture, mais impressionné par eux. Comme si on préférait le superficiel au naturel, l’apparence à la profondeur. Regardons les gens et remarquons comment l’apparence est importante. La popularité d’émissions comme « Loft Story » et « Occupation Double » n’est-elle pas un signe que seules les qualités physiques importent, au détriment des qualités humaines? J’aimerais avoir tort!
Je suis d’accord avec le sentiment de Philippe Noiret qu’on néglige les grands écrivains. J’ai demandé à une dizaine de mes amis de me donner une liste des écrivains qu’ils connaissent, et le résultat m’a choquée. Ils ne connaissaient pas Victor Hugo !
Certes, son roman Les Misérables (1862) est un peu vieux, mais les thèmes de la justice sociale et la dignité humaine, l’amour, la haine, les lois sociales et morales, la patrie, l’identité, l’exil et la mémoire qui se trouvent dans ce roman continuent encore de nos jours.
La raison principale pour laquelle j’ai lu ce roman plusieurs fois en français et en anglais (ma langue maternelle) est pour la qualité de son expression écrite…
« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mours, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.» (Hugo, Les Misérables)
Quand j’avais 15 ans, inspirée par la résonance des mots de Hugo, j’ai essayé (sans succès) de traduire l’extrait en haut. Son amour pour la résonance des mots était trop difficile pour moi de traduire.