Charivari étudiant : Bring the noise!

28 mars 2012 20h34 · Marc-André Cyr

Fidèle aux renversements auxquels notre société spectaculaire nous a habitués, la répression systématique des manifestations étudiantes – alors qu’elle devrait être l’occasion de questionner les forces policières, leur brutalité et leur impunité – est, semble-t-il,  l’occasion idéale de relancer la polémique sur le « permis » de manifester et le « droit » de porter le masque.

À l’heure où la sensiblerie petite bourgeoise et la culture de la sécurité sont désormais incontestablement dominantes dans l’espace public, il ne faut pas se surprendre de ce type de réactions. Les étudiants et les étudiantes ne sont toutefois pas à cours de créativité. Afin de tourner en dérision cette polémique médiatique, ils ont décidés de revamper une tradition disparue depuis… 150 ans.

Charivari

Le charivari (« rough music » pour les anglo-saxons) est une pratique qui date de l’Ancien Régime. Nous avons tendance à l’oublier, mais le système répressif, le contrôle social n’ont pas toujours été entre les mains de l’État et de sa police (la première police moderne en Amérique du nord fait son apparition à Montréal, en 1838). L’État féodal n’est pas le lieu de la réduction de l’illégalisme. Les tensions sont résolues, pour leur grande majorité, à l’intérieur même de la communauté, par des procédures d’arbitrage ou de conciliation.

Parmi les pratiques qui permettent de faire régner la loi commune aux habitants, le charivari compte certainement parmi les plus originales et populaires. En pleine nuit, des habitants se barbouillent le visage de charbon ou portent le masque, se déguisent en costumes grotesques et, armés de tout ce qu’il faut pour faire un vacarme impossible (chaudrons, cuillères, fendoirs, tambourins, trousseaux de clés, crins-crins, arcs à bouche, serpents, cornes de bélier…) se présentent devant la demeure des fautifs pour exiger réparation. Leurs cris, leurs rires grinçants et impitoyables, leurs chansons et mimiques obscènes ont pour objectif mettre en forme le délit reproché. Si le charivari se fait dans l’anonymat des masques et de la noirceur de la nuit, il est une dénonciation publique, une mise en spectacle les fautes commises par les gens.

Quelles sont ces fautes? Bien entendu, elles sont multiples et évoluent avec le temps. E.P. Thompson, le grand historien anglais, identifie deux types de charivaris, ceux qui sont « domestiques » et ceux qui sont « publiques » [1]. Les charivaris domestiques visent principalement les atteintes au « schéma patriarcal ». Ils dénoncent, par exemple, un mari incapable de faire respecter son autorité (parce que sa femme le trompe ou le bat); ils visent à dénoncer les mariages fondés sur l’avarice, lorsque la différence d’âge est considérée trop grande, ou encore lorsque l’un des deux mariés a la réputation de mœurs légères; ils visent évidemment à punir les déviations sexuelles (l’adultère, la perversion, l’homosexualité…); ou encore les hommes qui battent leur femme ou leurs enfants.

La violence du charivari est symbolique. En ce sens, elle est à distinguer du « Charriage » (le goudron, les plumes et la promenade sur un madrier tels que vu dans Lucky Luke); ou encore du « lynchage », qui est en fait l’exact contraire du charivari. Le charivari étant une violence symbolique, distanciée, ritualisée alors que le lynchage constitue une violence directe et non-médiatisée.

Au Canada

Les charivaris ont au Canada une histoire des plus intéressantes, qui prend racines aux tous débuts de la colonie. Contrairement à l’Europe, les charivaris gardent longtemps ici une fonction relativement homogène, car c’est principalement pour dénoncer les mariages « mal assortis » qu’ils se déploient dans les villes et villages. Témoin d’un charivari à Québec, en 1817, un visiteur anglais raconte :

« Une étrange coutume répandue dans toutes les provinces consiste à rendre visite à tout vieil homme qui épouse une jeune femme. Les jeunes hommes se rassemblent dans la maison d’un ami et se déguisent en satyres, en nègres, en marins, en vieillards, en prêtres catholiques, etc., et s’étant procuré un cercueil et de grandes lanternes de papier, le soir venu ils sortent avec entrain. Quatre hommes transportent le cercueil sur leurs épaules, on allume les lanternes et on les place au bout de longues perches; suivis par un groupe hétéroclite, ils marchent vers l’habitation du couple de nouveaux mariés, en jouant une musique dissonante sur des tambours, des fifres, des cors et des casseroles de fer-blanc, au milieu de cris de la populace. Arrivés à la maison de l’homme intrépide qui a osé violer les lois de l’amour et de la nature, ils déposent le cercueil et on se met alors à célébrer un simulacre de service pour le semblant de corps » [2].

Le charivari prend fin quand ceux qui le subissent se résignent à payer l’amende (dont le prix varie selon les moyens de la victime). L’argent sert à défrayer les coûts du charivari (ce qui peut inclure quelques toasts effectués à la taverne du coin) et le reste est distribué aux pauvres par le biais d’une organisation charitable.

Charivariser la politique

Tout au long du 19ème siècle, les charivaris deviennent de plus en plus politiques. Ils visent les autorités en place, les briseurs de grèves, les marchands malhonnêtes, etc. Ici, ce sont les Rébellions qui participent à la redéfinition de ce mode d’action. À partir d’octobre 1837, suite à la grande assemblée de Saint-Charles, c’est par dizaines que les charivaris troublent le sommeil des amis du régime (affectueusement appelés les « bureaucrates »). C’est une stratégie concertée par le parti patriote qui vise à destituer les officiers et les magistrats en place. Si ces charivaris respectent les traditions (visages charbonnés et musique dissonante sont toujours de mise), les actions sont toutefois plus violentes : on brise parfois les carreaux des vitres et on brûle les granges. L’objectif est de soustraire les brevets des officiers de l’État et de rendre ces postes électifs.

Manifestement, la stratégie fonctionne. En novembre, le gouverneur Gosford lui-même admet que seule une poignée d’officiers de milice et de juges de paix sont encore en poste.  Dans les campagnes, le système de justice et de lois britanniques est pratiquement démantelé. Les charivaristes se sont pratiquement débarrassé de tout pouvoir britannique et c’est un nouveau système de justice et de milice, cette fois-ci électif, qui commence à se mettre en place.

Bien entendu, les étudiantes et les étudiants n’ont pas l’intention de renverser le gouvernement Charest armé de costumes et de casseroles, encore moins de punir les déviants sexuels présents dans notre société. Ces objectifs sont évidemment trop ambitieux! Le but de leur charivari est plutôt de tourner en dérision le spectacle démocratique qui domine l’espace public. En ce sens, ce mode d’action semble être des plus opportuns, car si notre société a des prétentions rationnelles et démocratiques, force est d’admettre qu’elle n’est pas sans nous rappeler les hiérarchies féodales et les grandes noirceurs de l’Ancien Régime.

 

***La Grande Marcarade : 29 mars, 12h., Carré Phillips, Montréal***.
Le SPVM sera content d’avoir enfin le parcours de la manifestation avant qu’elle ne parte… dans quatre directions différentes à la fois.

 

Notes

[1] E.P.Thompson, « Rough Music : le Charivari anglais », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. No 2, 1972, p 285-312.

[2] Allan Greer, Habitants et patriotes : les rebellions de 1837 dans les campagnes du Bas-Canada, Montréal, Boréal.

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Classé dans :  Divers

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