BloguesMouvements sociaux

Rencontre avec une « terroriste » québécoise

Chrystos est une militante anarchiste. Elle donne une grande partie de son temps aux initiatives de solidarité communautaire, au féminisme, aux projets de solidarité international et à la défense des droits sociaux. Elle participe, et depuis plusieurs années, aux nombreuses campagnes de la CLAC (Convergence des luttes anticapitalistes), qui organise cette fin de semaine les perturbations entourant le Grand Prix de Montréal. À mille lieues des stéréotypes médiatiques et de l’image du « casseur professionnel », Chrystos, un brin intello, sait manifestement de quoi elle parle. Pour elle, l’anarchisme n’est pas une idéologie « extrémiste », mais bien, en ces temps de corruption généralisée, de réchauffement climatique et de crise économique, une théorie politique on ne peut plus raisonnable.

Alors que la CLAC est dans le paysage québécois depuis plus de 10 ans, son idéologie et ses tactiques restent très méconnues de la population. Résultat : on la critique – le plus souvent très sévèrement – sans la comprendre. Comme les entrevues accordées aux anarchistes prennent le plus souvent la forme d’un interrogatoire policier, il nous a semblé intéressant de rencontrer une militante impliquée au cœur de la contestation afin qu’elle nous explique, pour une fois, sans la médiation de ceux qu’elle dénonce, la démarche et les objectifs de CLAC en cette fin de semaine de Grand Prix.

***

D’abord, est-ce que tu peux nous expliquer pourquoi la CLAC s’en prend au Grand Prix en particulier? Il y a des raisons idéologiques et stratégiques au choix de cette cible ?

Chrystos: Déjà le slogan « Charest, tu ris, mais check ben ton Grand Prix » résonnait dans les manifestations depuis quelques semaines. Afin de ne pas céder au chantage politique exercé par la Loi 78, il nous a semblé nécessaire qu’une organisation revendique publiquement la perturbation de cet événement, laquelle perturbation, tout comme ce fut le cas au Salon du Plan Nord, allait nécessairement avoir lieu, qu’il y ait ou non un appel public de lancé par une organisation.

Vous vouliez donc démontrer votre solidarité envers le mouvement étudiant?

C’est avant tout un geste de solidarité envers toutes les personnes mobilisées depuis quatre mois, celles et ceux qui ont sacrifié des sessions d’études ou des emplois d’été ainsi que les plus de 2 000 arrêtés et les dizaines de blessés graves.  Un geste d’affirmation et de reprise de pouvoir sur nos vies et nos luttes. À cause de la loi matraque et de la chasse aux sorcières massivement orchestrée par les médias privés, les associations étudiantes ne peuvent plus porter la voix des contestataires. Elles doivent s’en tenir à un espace politique toujours plus restreint par le durcissement des lois, des règlements et des stratégies répressives. Pour les centaines de milliers de personnes, qui s’expriment dans les rues de la province et sont méprisées par le pouvoir en place, nous voulions prendre la parole publiquement, braver la répression et clamer : nous sommes présents et nous n’avons pas peur de vos (lois) matraques.

Mais pourquoi cibler plus particulièrement le Grand Prix? Et pourquoi vouloir le perturber?

Parce que l’élite n’a jamais rien cédé au peuple sans y être obligée. Qu’il soit simplement question de droits et de programmes sociaux : ces « acquis » ont été arrachés par des luttes sociales, parce que les intérêts de l’élite étaient menacés. Le mouvement étudiant a déployé nombre de moyens de pression : de la grève aux mobilisations de masse en passant par des recours juridiques, des plaidoyers politiques,¸etc. Résultat? Que dalle. La dernière offre gouvernementale offrait moins de 100$ de baisse sur la hausse annoncée des frais de scolarité : une belle insulte pour les milliers de personnes affectées par le conflit actuel. Donc, il ne reste au mouvement qu’une stratégie : augmenter les moyens de pression. L’élite réagit seulement si ses intérêts économiques sont menacés. Or le Grand Prix est l’un si ce n’est l’évènement qui génère le plus de profits et donc la meilleure cible pour déranger les intérêts de l’élite et la forcer à reculer politiquement, en témoignent les nombreuses déclarations publiques d’acteurs privés et politiques. Voilà donc pour l’aspect stratégique!

Et le Grand Prix est un symbole, non?

Le GP n’est pas seulement un moment de festivités ou une activité économique, c’est un événement qui crée du sens, qui diffuse une idéologie. Qu’il soit question de l’apologie des gros chars (en contradiction avec une vision écologique de la société), du culte de la performance et de la compétition (contraire à des principes de solidarité et d’entraide), de l’aspect marchand d’un événement qui se veut public (irréconciliable avec la conception de l’espace public), de ses invités V.I.P. (la crème de l’élite économique mondiale s’y rend en jet privé et y gaspillent des millions de dollars en quelques jours). Pour plusieurs, ces personnages sont des parasites, des exploiteurs, des profiteurs de la pauvreté. Sans oublier l’image publicitaire des femmes qui y est véhiculée (idéal littéralement maladif si on pense aux ravages croissants des troubles de l’alimentation liés à l’image chez les jeunes québécoises ou aux complications qui surviennent suite aux toujours plus nombreuses opérations d’implants et autres chirurgies esthétiques).

Le patron de la Formule 1, qui, à lui seul, vaut 2,5 milliards $, a droit à toutes les tribunes (et même à du financement public) pour diffuser ses idées d’extrême droite. À titre d’exemple, Bernie Ecclestone déclarait au Magazine Times, en 2009, qu’il considérait le régime nazi de Hitler   efficace », un clin d’œil à l’entrevue qu’il avait accordée l’année précédente au Daily Mail où il  affirmait « détester la démocratie comme système politique, car elle vous empêche de réaliser des choses. Enfin, citons un dernier exemple des idées d’extrême droite du promoteur du Grand Prix : en 2005, Ecclestone  déclarait à la presse que les femmes « devraient être vêtues de blanc, comme tous les autres appareils électroménagers ». 

Est-ce que vous pensez que le contexte de crise actuelle va donner plus d’échos à votre action?

Fait inquiétant : les médias et les politiciens s’évertuent depuis le début du conflit à « fabriquer l’opinion publique » afin que la majorité de la population considère les intérêts de l’élite comme étant les siens. Il est certain que des centaines de travailleuses et de travailleurs profitent des retombées économiques du Grand Prix. Et nous espérons sincèrement que leurs revenus ne seront pas affectés.  Plusieurs personnes issues des couches populaires se rendent également au Grand Prix pour s’y divertir et pourront se sentir frustrées dans leurs « droits » à l’amusement et aux vacances après avoir travaillé dur toute l’année pour un salaire souvent misérable.  Mais rappelons qu’il s’agit d’un conflit social. Nous sentons également de la frustration (face aux coupures budgétaires, à la Loi 78, à la hausse des frais scolaires ou des tarifs d’électricité, à la taxe santé, etc.) et nos droits sont également perturbés (droit à l’éducation, à la santé, à la liberté d’expression et d’association, etc.).

Comment vous pensez que les autorités policières vont réagir à vos actions?

Avec des matraques, des gaz lacrymogènes, du poivre, des bombes assourdissantes, des balles de plastiques… J’en oublie?

Les coups de bouclier.

Et les coups de bouclier, bien entendu.

Pensez-vous qu’on assiste à une radicalisation de la contestation présentement?

Nécessairement. Le pari de la démocratie représentative libérale consiste à « négocier » le conflit social en tentant l’impossible : concilier des intérêts contraires (ex : bien commun versus profit privé). D’une revendication étudiante très réformiste (s.v.p., ne haussez pas tant les frais de scolarité), nous sommes passés à une expression plus populaire de la grogne sociale. Pour les étudiants et leurs alliés mobilisés depuis quatre mois, le message du gouvernement est clair : vous pouvez manifester à 300 000 dans les rues, réaliser des plaidoyers politiques, vous pliez à nos « cadres de négociation », faire annuler une session d’étude : rien n’y change. On comprendra qu’un certain nombre de personnes soit donc désillusionné par les promesses de la
démocratie libérale.

Et la révolution sociale et libertaire, c’est pour bientôt?

On y va… Elle se prépare dans chaque assemblée de quartier (et de village), à chaque manifestation et dans la solidarité qui s’exprime quotidiennement entre inconnues aux carrés rouges… et noirs!.